LES MODULES D'ANALYSE ET LES UNITÉS PERTINENTES
Les unités utilisées relèvent d'exigences propres au traitement automatique et par conséquent ces unités descriptives ne relèvent pas nécessairement de la tradition métrique ou des développements les plus récents de la discipline. Par exemple, à côté du "e" féminin, le "e" élidé est reconnu également comme unité alors qu'en fait il s'agit d'un "e" féminin en contexte d'élision. Ces deux unités, "e" féminin et "e" élidé, sont donc présentées ici comme distinctes alors que du point de vue métrique la seule unité pertinente est le "e" féminin.

Module de segmentation des vers en mots (1ère étape)

Les vers sont découpés en mots. La segmentation en mots est nécessaire pour l'application des ressources lexicales telles que le dictionnaire des mots jonctifs et disjonctifs (module de traitement des "e" instables) et le dictionnaire des diérèses (module de traitement des semi-consonnes).
Exemple de découpage en mots après application du module :
1 Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ; Victor Hugo, Soleils couchants, vers 31

Module d'identification des voyelles et des semi-consonnes (2e étape)

Les unités introduites par ce module sont :
Voyelle stable : type = vs
Une voyelle stable est une voyelle dont la valeur métrique ne dépend pas du contexte. Toutes les voyelles, excepté le phonème /ə/ ("e" instable), sont des voyelles stables en métrique française.
Exemples :
2 Et mon sein, chacun s'est meurtri tour à tour, Charles Baudelaire, La Beauté, vers 2
3 Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants. Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre, vers 50

Voyelle instable : type = vi ( type intermédiaire)
La voyelle instable "e" (phonème /ə/), apellée aussi "e" muet ou "e" caduc", est une voyelle dont la valeur métrique dépend du contexte. Selon le contexte cette voyelle compte ou ne compte pas dans le calcul du mètre. Le contexte pertinent est de nature diverse : 1) la place du mot dans le vers (en fin de vers ou non), 2) la place de la voyelle dans le mot (à l'intérieur du mot ou en fin de mot), 3) le type syllabique du mot (mot monosyllabique ou non), 4) la nature jonctive ou disjonctive du mot qui suit, 5) le contexte phonologique immédiat (derrière voyelle ou derrière consonne), 6) la flexion du verbe (imparfait ou présent pour les terminaisons en aient notamment).
Exemple :
4 D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, Paul Verlaine, Mon Rêve familier, vers 2
Cet exemple contient : 1) un "e" instable dans un mot monosyllabique (que) qui, après traitement des "e" instables, sera converti en "e" masculin ; 2) un "e" de fin de vers (m'aime), 3) un "e" de fin de mot devant mot disjonctif (une), converti par la suite en "e" féminin ; 4) trois "e" de fin de mot devant mot jonctif (femme, inconnue, j'aime) qui seront convertis en "e" élidés

Semi-consonne : type = sc ( type intermédiaire)
Une semi-consonne est un son dont les propriétés phonétiques relèvent à la fois des consonnes et des voyelles. Hormis celles qui suivent une voyelle et qui sont assimilables à des consonnes et métriquement traitées comme telles, les semi-consonnes qui suivent une consonne doivent faire l'objet d'une traitement particulier en métrique ; une semi-consonne est soit assimilable à une consonne (synérèse) soit à une voyelle (dièrèse). Dans ce dernier cas, la semi-consonne est remplacée par la voyelle correspondante lors du traitement des diérèses et compte alors comme voyelle métrique.
Exemples :
5 Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Arthur Rimbaud, Le Dormeur du val, vers 9
Cet exemple contient trois occurrences de la semi-consonne /j/, dont une occurrence non pertinente pour le traitement métrique (glaïeuls). La semi-consonne de souriant, contrairement à celle de pied, fait l'objet d'une diérèse et prend alors le type et la valeur d'une voyelle métrique.
Pour le traitement automatique des diérèses, une ressource lexicale est ici nécessaire pour déterminer s'il y a diérèse ou non dans un mot (Ce dictionnaire est consultable en ligne ici).
6 Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer, Victor Hugo, Soleils couchants, vers 31
Cet exemple contient deux occurences de la semi-consonne /ɥ/ : la première est traitée en diérèse, mais pas la seconde.
7 Oui, je suis un mortel doué de facultés Victor Hugo, Un voleur à un roi, vers 121
Cet exemple contient deux occurrences de la semi-consonne /w/ : seule la seconde fait l'objet d'une diérèse.

Après traitement, les semi-consonnes sont converties en voyelles métriques s'il y a diérèse, sinon elles sont assimilées à des consonnes.

Voyelle ambigüe : type =  va 
Une voyelle ambigüe est une voyelle dont le type et le phonème sont indéterminés au regard de l'ambigüité lexicale du mot.
Exemples :
8 Ils violent des droits que tu n'as pas gardés ! Pierre Corneille, Cinna, vers 1144
9 Un violent désir de voir ici ta femme. Pierre Corneille, Le Menteur, vers 1214
Le segment "en" de la forme verbale du premier vers contient une voyelle instable (phonème /ə/) suivi d'une consonne muette, alors que ce même segment dans l'adjectif du second vers est une voyelle stable (phonème /ɑ̃/).
Autres exemples :
10 Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi ? Pierre Corneille, Nicomède, vers 1317
11 Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler : Pierre Corneille, Horace, vers 478
Le segment "er" de la forme infinitive du premier vers est une voyelle stable (phonème /e/). Ce même segment dans l'adjectif du second vers est également une voyelle stable mais il s'agit d'un phonème distinct (/ɛ/).
12 Les champs à promener tout le jour me convient Victor Hugo, L'Âme en fleur - Lettre, vers 25
13 En soi se pense et convient à soi-même Paul Valéry, Cimetière marin, vers 724
Dans ces exemples, l'ambigüité porte sur deux segments contigüs. Le premier exemple contient une forme conjuguée du verbe convier avec une voyelle stable /i/ suivie d'un "e" instable qui ne compte pas pour le calcul de la longueur métrique. Le second exemple contient une forme conjuguée du verbe convenir avec une semi-consonne /j/ suivie d'une voyelle stable /ɛ̃/. La semi-consonne ne faisant pas l'objet d'une diérèse, le segment ambigu est métriquement équivalent au premier exemple.

Dans tous les cas de figure, excepté en fin de vers, l'occurrence d'un segment ambigu correspond à une voyelle métrique.

Module de traitement des "e" instables (3e étape)

Les unités introduites par ce module sont :
"e" masculin : type =  em 
De manière générale, un "e" masculin est un "e" instable non élidable. Il est cependant métriquement élidable lorsqu'il est tonique (dans l'exemple 15, il est élidable mais non élidé, et dans l'exemple 24, il est élidé). Les "e" masculins se trouvent dans les mots monosyllabiques et dans les mots plurisyllabiques à l'exception de la dernière voyelle ("e" féminin).
Exemples :
14 Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots ! Stéphane Mallarmé, Brise marine, vers 16
15 Et fais-moi des serments que tu rompras demain, Paul Verlaine, Lassitude, vers 13
16 Ah ! laissez-le parler : vous l'accusez à tort, Molière, Tartuffe, vers 1091

"e" féminin : type =  ef 
Un "e" féminin est un "e" instable élidable mais non élidé. En fin de vers, un "e" féminin ne compte pas pour le mètre ("e" surnuméraire).
Exemples :
17 les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire, Charles Baudelaire, La Chevelure, vers 18
18 Parmi les parfums, au son des musiques, Paul Verlaine, Résignation, vers 5
19 Tellement stupéfaits de ce monde qu'ils voient, Victor Hugo, Ce que dit la bouche d'ombre, vers 560
À l'intérieur du vers, le "e" instable marqué "ef" est une voyelle qui compte pour le mètre. Il n'y a pas d'élision métrique en contexte disjonctif (mot commençant par une consonne, par un "h" dit aspiré ou par une semi-consonne traitée comme une consonne).
20 Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés, Alfred de Vigny, La Mort du Loup, vers 15
21 Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Charles Baudelaire, L'Albatros, vers 2
22 Le faune, haletant parmi ces grandes dames, Victor Hugo, Le Satyre, vers 232
23 Et, tandis qu'abritant quelque yole furtive, Victor Hugo, Cérigo, vers 46

"e" élidé : type =  ee 
Un "e" élidé est un "e" instable élidable et élidé. L'élision métrique intervient devant un mot jonctif (mot commençant par une voyelle, par un "h" sans statut phonologique, ou par une semi-consonne traitée en diérèse).
Exemples :
24 Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté. Victor Hugo, Le firmament, vers 2
25 Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut. Molière, Le Misanthrope, vers 433
26 C'est Apollon lui-même, honneur des immortels ; André Chénier, L'Invention, vers 282
27 Le charme te liait à quelque jeune yeuse, Alfred de Vigny, La Dryade, vers 38

"e" ignoré : type =  ei 
Un "e" ignoré est un "e" instable graphiquement présent (pas de licence orthographique) mais qui ne compte pas dans le calcul métrique. Cette tolérance concerne les terminaisons "aient" et oient" de l'imparfait et du conditionnel, ainsi que le subjonctif du verbe être (soient).
Exemples :
28 J'apeois tout à coup deux yeux qui flamboyaient, Alfred de Vigny, La Mort du Loup, vers 28
29 Et qu'ils pourraient, étant les malheureux qu'ils sont, Victor Hugo, Troisième jour, vers 48
30 Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants, Molière, Tartuffe, vers 1515

"e" écarté : type =  ec 
Un "e" placé entre une voyelle et une consonne est généralement exclu selon les règles de la versification classique. À l'époque classique les mots tels que dénouement, reniement, gaieté, niera font l'objet d'une licence orthographique pour contourner le problème (devoûment, renîment, gaîté, nîra).
Exemple :
31 Ce Prince avroit-il un amour indiscret, Pierre Corneille, Agésilas, vers 353
Dans une édition modernisée, le "e" instable de avouerait est donc marqué "e" écarté et n'est pas pris en compte dans le calcul métrique :
32 Ce Prince avouerait-il un amour indiscret, Pierre Corneille, Agésilas, vers 353

Dans la poésie du XIXe siècle ces mêmes mots peuvent être présents avec une forme orthographique sans licence.
Exemples :
33 Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde Charles Baudelaire, Élévation, vers 7
34 Hamlet tuera Clodius, - Joad tuera Mathan ; Alfred de Musset, La Coupe et les Lèvres, vers 236
35 Des colonnades sous la nuit bleue, des gares. Arthur Rimbaud, Larme, vers 12


Module de traitement des semi-consonnes (4e étape)

Toutes les semi-consonnes sont converties en voyelles métriques ou en consonnes selon qu'elles sont traitées ou non en diérèse.
36 Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme ! Arthur Rimbaud, Le Dormeur du val, vers 9
37 Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer, Victor Hugo, Soleils couchants, vers 31
38 Oui, je suis un mortel doué de facultés Victor Hugo, Un voleur à un roi, vers 121
Le vers 36, contient 3 occurrences de la semi-consonne [j] :pieds, glaïeuls et souriant. Seul le dernier mot a une semi-consonne réalisée en diérèse. Le vers 37 contient 2 occurrences de la semi-consonne [ɥ] : nuages et cuivre. Il y a diérèse dans le premier mot. En 38, il y a deux occurrences de la semi-consonne [w] : oui et doué et 1 occurrence de la semi-consonne [ɥ] : suis. Il y a diérèse dans le mot doué.


Module de calcul de la longueur métrique (5e étape)

La longueur métrique du vers est obtenue en prenant en compte uniquement les voyelles métriques jusqu'à la dernière voyelle stable. Exemple :
39 Sous ses mille falots assise en souveraine ! 13 Alfred de Musset, Sonnet, vers 10
Ce vers contient 13 voyelles métriques.
40 Sous ses mille falots assise en souveraine ! 12 Alfred de Musset, Sonnet, vers 10
Sa longueur métrique est par conséquent : 12.

Module de calcul du mètre (6e étape)

La longueur métrique obtenue n'est pas à confondre avec le mètre. Les deux notions se recouvrent pour les vers simples, de 8 voyelles ou moins, car l'égalité des vers simples peut être directement perçue par le lecteur. Le mètre des vers simples est donc caractérisé par sa longueur métrique en contexte.
En revanche, l'égalité des vers au-delà de 8 voyelles ne peut être directement perçue, c'est pourquoi ils sont césurés (vers complexes). Ainsi, dire d'un vers qu'il est composé de 12 voyelles métriques, c'est en exprimer sa longueur métrique, mais non caractériser son mètre.
Une fois identifiées les voyelles métriques et leur place dans le vers, le calcul du mètre peut s'effectuer. Variable selon les époques et les auteurs, le mètre d'un vers de 12 voyelles peut être un 6-6 classique comme dans l'exemple 36 repris ici (La césure est signalée par la barre verticale) :
41 Ces nuages de plomb, | d'or, de cuivre, de fer, 6-6 Victor Hugo, Soleils couchants, vers 31
Mais autour de 1860, apparaissent de nouveaux mètres accompagnant le 6-6. C'est le cas du 4-4-4 du vers 40 :
42 L’après-midi, | cloches encor. | Des files d’hommes, 4-4-4 Paul Verlaine, Londres, vers 17
La mesure 6-6 dans ce vers est exclue par l'e féminin de cloches en 6e syllabe, rythmiquement inapte à conclure un segment métrique.
Apparaît également le 4-8 comme dans le vers suivant :
43 Vécu par là, | je liai conversation, 4-8 Paul Verlaine, Élégie II, vers 33
La mesure 6-6 dans ce vers est exclue par le mot liai, chevauchant la 6e frontière syllabique.
Et enfin le 8-4 comme dans le vers suivant :
44 A travers ce pullulement | d’affreux dangers, 8-4 Paul Verlaine, Élégie II, vers 53
La mesure 6-6 dans ce vers est exclue par le mot pullulement, chevauchant la 6e frontière syllabique.

Module de reconnaissance des rimes et de calcul des schémas strophiques (7e étape)

La reconnaissance des rimes se fait à partir de la dernière voyelle tonique du vers (noyaux syllabiques de type vs) et comprend les consonnes subséquentes, l'éventuel "e" féminin et la dernière consonne graphique :
- la dernière tonique du vers :
45 Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé,
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié : Charles Baudelaire, Bénédiction, vers 2 et 4
- la dernière tonique du vers suivie d'une consonne graphique :
46 Sur l’instrument maudit de tes méchancetés,
Qu’il ne pourra pousser ses boutons empestés ! » Charles Baudelaire, Bénédiction, vers 14 et 16
- la dernière tonique du vers suivie d'un "e" féminin :
47 Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Du sang que nous perdons croît et se fortifie ! Charles Baudelaire, L'ennemi, vers 12 et 14.
- la dernière tonique du vers suivie d'une ou plusieurs consonnes subséquentes, puis d'un "e" féminin et enfin d'une ou plusieurs consonnes graphiques :
48 « — Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères Charles Baudelaire, Bénédiction, vers 5 et 7
Les vers rimant entre eux sont appariés et le calcul du schéma strophique peut alors s'effectuer en ayant recours à une ressource recensant les formes fixes (sonnet, ballade...), les schémas de strophes périodiques (aa, abab, aabccb...) ainsi que les strophes rétro-enchaînées (terza rima...).
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