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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Les Demoiselles des chars
         Paris qui vit et s'extasie, 8 a
         Toujours jeune au milieu du monde avarié, 6+6 b
         Pour la peinture et pour la poésie 4+6 a
         Quel thème est plus divin, plus beau, plus varié ? 6+6 b
5 Oh ! Paris ! Paris en délire, 8 c
         Avec sa joie, avec son rire, 8 c
         Avec ses amoureux sanglots 8 d
         Et sa folle rumeur qui monte aux cieux féeriques, 6+6 e
         Pareille au tumulte des flots, 8 d
10 Chante dans l'ouragan de mes rimes lyriques. 6+6 e
         Comme le grand aïeul Pindare, 8 a
         Dont les vers s'envolaient, parmi la nue épars, 6+6 b
         Je veux unir le chant à la cithare 4+6 a
         Pour vous mieux célébrer, conductrices des chars. 6+6 b
15 C'est dans l'Hippodrome excentrique 8 c
         Baigné de lumière électrique 8 c
         Et sous les yeux du grand Paris, 8 d
         Amoureux, comme on sait, des Victoires ailées, 6+6 e
         Que l'orgueil de gagner le prix 8 d
20 Vous fait combattre, ainsi que des Penthésilées. 6+6 e
         Au bruit furieux des orchestres, 8 a
         L'effort gonfle vos bras instruits aux durs travaux. 6+6 b
         Tout vous enivre, en ces luttes équestres, 4+6 a
         Et votre voix farouche anime les chevaux. 6+6 b
25 Vous les excitez, ô guerrières, 8 c
         Par des cris et par des prières, 8 c
         Nous voyons frémir dans l'air bleu 8 d
         Leurs naseaux que le vent sèche de ses brûlures, 6+6 e
         Et le souffle effrayant d'un dieu 8 d
30 Tord, comme un ouragan sacré, leurs chevelures. 6+6 e
         Toutes les têtes resplendissent, 8 a
         Et les jeunes héros des cercles élégants 6+6 b
         De si bon cœur sur vos pas applaudissent 4+6 a
         Que ces galants sportsmen en font craquer leurs gants. 6+6 b
35 Je veux imiter leur délire 8 c
         Dans mes hymnes, rois de la lyre. 8 c
         Je saurai vous louer encor ; 8 d
         Toi surtout, Claudia superbe, dont le torse 6+6 e
         Cambré sous les écailles d'or, 8 d
40 Nous apparaît, brillant de jeunesse et de force. 6+6 e
         Telle Athènè dans sa cuirasse 8 a
         Jaillit comme un éclair au haut du ciel serein, 6+6 b
         Lorsqu'Héphaistos, père de notre race, 4+6 a
         Fendit le front de Zeus de sa hache d'airain. 6+6 b
45 L'or enflammait de sa caresse 8 c
         Le sein de la jeune déesse. 8 c
         Ainsi, buveuse de nectar, 8 d
         Ayant le fier courroux des combats dans ton âme, 6+6 e
         Tu passes, debout sur ton char, 8 d
50 Dans ce corset brillant comme une mer de flamme. 6+6 e
         Cependant, c'est à Batignolles 8 a
         Que tu naquis, fillette aux rires ingénus. 6+6 b
         Là, tout enfant, tu reçus des torgnoles 4+6 a
         Près du ruisseau de fange où tu marchais, pieds nus. 6+6 b
55 A présent des seigneurs moroses 8 c
         T'offrent toutes sortes de choses 8 c
         Et, t'adjurant d'un air vainqueur, 8 d
         Entassent devant toi pistoles sur pistoles. 6+6 e
         Mais, Parisienne au grand cœur, 8 d
60 Tu ne veux pas souiller tes lys dans leurs Pactoles. 6+6 e
         Avec tes instincts coloristes, 8 a
         Amante de la pourpre aux flamboyants orgueils, 6+6 b
         Tu périrais d'ennui chez ces gens tristes 4+6 a
         Serrés dans leur frac noir inventé pour les deuils. 6+6 b
65 Mais ton vrai compagnon, ton homme, 8 c
         Celui que tu sais aimer comme 8 c
         Leïla chérissait Mejnoun ; 8 d
         Celui que ton regard caresse et que tu flattes, 6+6 e
         N'est pas un gommeux : c'est un clown 8 d
70 Au visage semé de taches écarlates. 6+6 e
         Oh ! ne plus ramper sur la terre ! 8 a
         Avoir l'ardeur, avoir la flamme, avoir l'amour ! 6+6 b
         Se délivrer de la fange, ô mystère ! 4+6 a
         Se baigner dans la rouge aurore et dans le jour ! 6+6 b
75 Pareille aux lutteurs de Sicile, 8 c
         Toi, guidant leur fougue indocile, 8 c
         Comme en un tourbillon de feu 8 d
         Tu lances tes chevaux, selon l'antique règle ; 6+6 e
         Et lui, ton clown au toupet bleu 8 d
80 Vole, et plane dans l'air effaré, comme un aigle. 6+6 e
         Vous fuyez ! sur la terre noire 8 a
         Vos pieds impatients ne se posent jamais, 6+6 b
         Vos pieds hardis, et plus blancs que l'ivoire. 4+6 a
         Sans doute un jour, ayant l'appétit des sommets, 6+6 b
85 Couple d'amants, épris du faîte, 8 c
         Dans l'orage et dans la tempête 8 c
         Devançant le vol du milan, 8 d
         Bien plus loin que l'Islande et que le pays kurde, 6+6 e
         Par un prodigieux élan 8 d
90 Vous vous évaderez loin de ce monde absurde. 6+6 e
         Vous vous enfuirez, pleins de joie, 8 a
         Vers l'éther lumineux des pâles firmaments, 6+6 b
         Dont le tapis d'azur, qui se déploie, 4+6 a
         Ruisselle, éclaboussé par les blancs diamants. 6+6 b
95 Là, parmi les sombres mêlées 8 c
         Des comètes échevelées, 8 c
         De sa tête et de son genou 8 d
         Ton clown séditieux, déchirant tous les voiles, 6+6 e
         Bondira, comme un astre fou, 8 d
100 Et toi, tu mèneras des chariots d'étoiles. 6+6 e
mètre profils métriques : 4+6, 8, 6+6
forme globale type : suite périodique
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