BRI_1/BRI26
Auguste Brizeux
Marie
1831
HISTOIRE D'IVONA
I
LES AMOURS
         J'aime une fille jolie, 7
         Ivona, tel est son nom. 7
         Qu'en dit-on ? 3
         Déjà c'était ma folie 7
5 Lorsqu'elle entra, blonde enfant, 7
         Au couvent. 3
         Non ! Dans toute la Cornouaille, 7
         De Lo'-Christ à Kemperlé 7
         Sur l'Ellé, 3
10 Il n'est œil noir qui la vaille, 7
         Cœur plus aimant que le sien, 7
         Je crois bien. 3
         Rien qu'en voyant sa tournure, 7
         Les jeunes femmes de Scaer, 7
15 Du bel air, 3
         Ont imité sa parure ; 7
         Mais sa marche et ses appas, 7
         Oh ! Non pas. 3
         Pour écrire cent volumes 7
20 Traitant de ses qualités 7
         Et beautés, 3
         Quand j'aurais toutes les plumes 7
         Dont s'habillent les oiseaux, 7
         Gais et beaux ; 3
25 Comme une immense écritoire 7
         Où ma plume irait s'emplir 7
         À plaisir, 3
         Quand la mer en encre noire 7
         Pourrait se changer demain 7
30 Sous ma main ; 3
         Bref, quand le monde lui-même 7
         Serait couvert tout entier 7
         De papier, 3
         Pour chanter celle que j'aime, 7
35 Le temps manquerait toujours 7
         À mes jours. 3
II
LA NOCE
         Quand la jeune Ivona, cette fille vermeille, 6+6
         Se maria, ce fut la noce sans pareille : 6+6
         Des courses de chevaux, des luttes, un repas, 6+6
40 Tels que depuis un siècle on n'en connaissait pas : 6+6
         Plus de mille invités, des mendiants sans nombre : 6+6
         Cidre sous le hangar, et cidre encore à l'ombre ; 6+6
         Deux cents coups de fusil en passant par le bourg, 6+6
         Et des musiciens à rendre un homme sourd. 6+6
45 Le curé chantait fort, et riait sous son livre 6+6
         D'entendre sur le plat sonner argent et cuivre. 6+6
         Mais bien plus, croyez-moi, que danseurs et lutteurs, 6+6
         La veille, on admira deux habiles chanteurs, 6+6
         Qui, le poing sur la hanche et dressant les oreilles, 6+6
50 En l'honneur des époux nous dirent des merveilles ; 6+6
         Ils déclamaient en vers comme des bacheliers. 6+6
         Tous deux, suivant l'usage, avaient sur leurs souliers 6+6
         Des lacets rouge et bleu ; debout devant la porte, 6+6
         L'avocat du garçon commença de la sorte : 6+6
PREMIER CHANTEUR
55 Salut aux cœurs joyeux, ouverts et sans façon ! 6+6
         À vous gloire et bonheur, gens de cette maison ! 6+6
         Or, sans plus de détours, amis, où donc est-elle, 6+6
         La perle du logis, la fleur qu'on dit si belle ? 6+6
         Ce vase de parfums qu'on me cache avec soin, 6+6
60 Un jeune homme amoureux l'a respiré de loin : 6+6
         Il soupire, il languit ; pour sécher tant de larmes 6+6
         Je suis venu ; ma voix, hélas ! A peu de charmes ; 6+6
         J'ignore les apprêts d'un langage doré, 6+6
         Mais je suis jeune encore, un jour je m'instruirai. 6+6
SECOND CHANTEUR
65 Votre salut nous plaît, et tant de gentillesse 6+6
         Déjà vous a gagné le cœur de la vieillesse. 6+6
         C'est un malheur bien grand, mais l'amour de vos yeux, 6+6
         Celle que vous cherchez ne vit plus en ces lieux ; 6+6
         Le vase de parfums n'est plus ; nous n'avons guère, 6+6
70 Hélas ! à vous offrir que des vases de terre : 6+6
         Le ciel nous a ravi l'ange, notre trésor. 6+6
         L'ange qui nous aimait, que nous aimons encor, 6+6
         A fui cette maison ; dans une solitude 6+6
         Il habite avec Dieu, sa grande et chère étude. 6+6
75 Au fond d'un cloître saint l'enfant a transplan 6+6
         Le beau lis odorant de sa virginité : 6+6
         Là, tous deux s'éteindront sous la cendre et les larmes, 6+6
         Pour refleurir au ciel avec de nouveaux charmes. 6+6
         Adieu donc, étranger, adieu ! Dans notre cœur 6+6
80 Nous trouvons mille vœux, tous pour votre bonheur. 6+6
PREMIER CHANTEUR
         Quand les chiens dépistés abandonnent la voie, 6+6
         Maladroit le chasseur s'il lâche aussi sa proie ! 6+6
         Donc je poursuis la mienne, et, tant qu'il sera jour, 6+6
         Je courrai mon gibier, mon beau gibier d'amour. 6+6
85 Certes, ce jeune ami pour qui je bats la lande 6+6
         Est digne de gter à cette chair friande : 6+6
         Garçon raide et nerveux, nul ne l'a surpassé 6+6
         À conduire un sillon, à creuser un fossé ; 6+6
         Mieux qu'un musicien il jrait de la flûte ; 6+6
90 C'est un cerf à la course, un serpent à la lutte ; 6+6
         Quand sa charrette verse en un mauvais chemin, 6+6
         Lui, pour la retenir, n'a qu'à tendre la main ; 6+6
         Il a tué dix loups, vingt blaireaux, et sa porte 6+6
         Témoigne à tout passant de ce que je rapporte. 6+6
95 Bref, le fléau du loup l'est aussi du voleur : 6+6
         Lui-même il a livré leur chef à son seigneur ; 6+6
         Et tous craignent si bien son fusil et sa force, 6+6
         Qu'ils courent vers le bois dès qu'il brûle une amorce. 6+6
SECOND CHANTEUR
         Vos mérites sont grands ; celle que vous cherchez 6+6
100 A ses talents aussi, précieux mais cachés. 6+6
         Oh ! L'habile fileuse, et qu'aisément l'aiguille 6+6
         Passe et repasse aux doigts de notre jeune fille ! 6+6
         Quand, par un beau matin, aux dames du manoir 6+6
         Elle porte le lait tiré la veille au soir, 6+6
105 Comme ses pieds sont vifs, et comme sur la route 6+6
         Elle court, sans verser autour d'elle une goutte ! 6+6
         Quel jeune homme amoureux, quel jeune homme menteur 6+6
         Dirait qu'il en reçut un seul coup d'œil flatteur ? 6+6
         Et les jours de pardon, la ronde commene, 6+6
110 Voyez-la, toute rouge et la tête baissée, 6+6
         Entre ses jeunes sœurs cacher son embarras, 6+6
         Danser, et les tenir chacune par le bras, 6+6
         Et jamais un garçon dont la bouche trop tendre 6+6
         Hasarderait des mots qu'il ne faut pas entendre ! — 6+6
115 Inutiles regrets ! éloges superflus ! 6+6
         Nous vantons notre vierge, et nous ne l'avons plus ! 6+6
PREMIER CHANTEUR
         Que ne m'avez-vous dit, hier, à la même heure : 6+6
         " Ne venez pas ! Le deuil est dans notre demeure. " 6+6
         Non, non ! Vous me trompez ; l'ange, votre trésor, 6+6
120 L'ange que nous aimons chez vous habite encor. 6+6
         Tout le bourg eût appris sa fuite ; à son passage, 6+6
         Chacun eût retenu la vierge belle et sage. 6+6
         Aux cimetières noirs les ifs sont destinés, 6+6
         Les beaux lis odorants pour les jardins sont nés. 6+6
125 Ne blessez pas ce cœur plus tendre qu'une cire ; 6+6
         Conduisez par la main celle que je désire ; 6+6
         Faites dresser la table ; et que les fiancés 6+6
         Près de leurs vieux parents par nous deux soient placés. 6+6
SECOND CHANTEUR
         Il faut vous obéir, ami ; votre prière, 6+6
130 Vos plaintes ont forcé le seuil de ma chaumière. 6+6
         Je vais vous présenter celles qui sont ici. 6+6
         Un moment sous cet arbre attendez. — me voici. 6+6
         Ouvrez, ouvrez les yeux ! Est-ce là votre rose ? 6+6
PREMIER CHANTEUR
         À l'air grave et serein qui sur ce front repose, 6+6
135 À sa douce gté, je gage que toujours 6+6
         Cette femme a rempli la tâche de ses jours ; 6+6
         Que ses fils, son mari, sa famille nombreuse, 6+6
         L'aimaient ; que sous ses lois sa maison fut heureuse. 6+6
         Mais l'heure du repos a pour elle sonné ; 6+6
140 Ce qu'une autre commence, elle l'a terminé. 6+6
         Cherchez encore, ami, cherchez ! Ce n'est pas elle. 6+6
SECOND CHANTEUR
         Étranger difficile, est-ce là votre belle ? 6+6
PREMIER CHANTEUR
         Les anges sont moins frais. Cette fleur de san 6+6
         Est d'une vierge, encor bien loin de son été, 6+6
145 Et d'une vierge aussi sa taille droite et fine ; 6+6
         Mais l'ongle de ce doigt, que de près j'examine, 6+6
         Me dit que bien souvent pour un fils au berceau 6+6
         Tout autour du bassin il chercha le gruau. 6+6
         Donc, l'ami, retournez. Vous en cachez une autre. 6+6
SECOND CHANTEUR
150 Et ce petit bijou, serait-ce point le vôtre ? 6+6
PREMIER CHANTEUR
         Telle était à dix ans celle qu'on veut de vous. 6+6
         Cette enfant quelque jour charmera son époux ; 6+6
         Mais il faut que ce fruit, âpre et trop vert encore, 6+6
         Longtemps sur l'espalier mûrisse et se colore ; 6+6
155 L'autre, grappe dorée aux rayons du matin, 6+6
         Attend le vendangeur pour paraître au festin. 6+6
SECOND CHANTEUR
         Vraiment vous l'emportez ! Votre finesse est grande, 6+6
         Chanteur ! Sous cet habit de toile de Hollande, 6+6
         Voici venir enfin ce que vous désirez : 6+6
160 De trois rangs de velours ses bras sont entourés, 6+6
         Et sur son béguin blanc tout brodé d'écarlate, 6+6
         Comme au front d'une sainte, un ruban d'or éclate. 6+6
         Vienne aussi l'amoureux, et que ces fiancés 6+6
         À table, au bout du banc, par nous deux soient placés, 6+6
165 Près de leur vieux grand-père et de ce digne prêtre 6+6
         Qui va prier pour eux saint Alan, notre maître. 6+6
         Allez quérir l'époux, allez ! Un prompt retour 6+6
         Mieux que tous vos serments prouvera son amour. 6+6
PREMIER CHANTEUR
         Vous, barde, mon ami, touchez-là ! Face à face 6+6
170 Au fumet des ragoûts, ce soir, nous prendrons place ; 6+6
         Et le cidre, le vin, le lard, les venaisons 6+6
         Nous feront souvenir des anciennes chansons. 6+6
III
LA CHAUMIÈRE
LE MARI
         As-tu vu notre baronne ? 7
         L'or qui couvrait sa couronne ? 7
175 L'or qui couvrait ses appas ? 7
         Les messieurs dans la chapelle 7
         Murmuraient tous : " qu'elle est belle ! " 7
LA FEMME
         Oui, mais ils ne priaient pas. 7
LE MARI
         Et le soir, à la lumière, 7
180 As-tu vu, pauvre fermière, 7
         Quel riche et royal repas ? 7
         Vins de France, vins d'Espagne, 7
         C'était pays de Cocagne ! 7
LA FEMME
         Oui, mais ils ne buvaient pas. 7
LE MARI
185 Et la scène où maître Gilles 7
         A fait force tours agiles 7
         Sur son chef et sur ses bras ? 7
         As-tu vu comme le drôle 7
         Leur a défilé son rôle ? 7
LA FEMME
190 Oui, mais ils ne riaient pas. 7
LE MARI
         Et ce bal où cent bougies, 7
         Autant de lampes rougies 7
         Brillaient d'en haut jusqu'en bas ? 7
         As-tu vu quelles dorures ? 7
195 Et ces bijoux, ces parures ? 7
LA FEMME
         Oui, mais ils ne dansaient pas. 7
LE MARI
         Et ce lit garni de franges ? 7
         Le ciel que portaient quatre anges ? 7
         Ce couvre-pied de damas ? 7
LA FEMME
200 J'ai tout vu ; mais crois-moi, Pierre, 7
         Comme nous dans ta chaumière 7
         Peut-être ils ne s'aiment pas. 7
mètre profils métriques : 6+6, 3, 7
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