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Marceline Desbordes-Valmore
LES PLEURS
1830
LE ROSSIGNOL AVEUGLE
À MADAME CAROLINE BRANCHU
Nous ne saurions nous attendrir sur la destinée
d’autrui, ou même sur la nôtre, sans valoir quel-
que chose ; car il y a une grande intensité de
vie dans la douleur. — Hélas ! souffrir, c’est
encore vivre fortement, puisque c’est vivre avec
lutte et violence.
Kératry.
         Pauvre exilé de l’air ! sans ailes, sans lumière, 6+6
         Oh ! comme on t’a fait malheureux ! 8
         Quelle ombre impénétrable inonde ta paupière ! 6+6
         Quel deuil est étendu sur tes chants douloureux ! 6+6
5 Innocent Bélisaire ! une empreinte brûlante 6+6
         Du jour sur ta prunelle a séché les couleurs ; 6+6
         Et ta mémoire y roule incessamment des pleurs, 6+6
         Et tu ne sais pourquoi Dieu fait la nuit si lente ! 6+6
         Et Dieu nous verse encor la nuit égale au jour. 6+6
10 Non ! ta nuit sans rayons n’est pas son triste ouvrage ; 6+6
         Il ouvrit tout un ciel à ton vol plein d’amour, 6+6
         Et ton vol mutilé l’outrage ! 8
         Par lui ton cœur éteint s’illumine d’espoir. 6+6
         Un éclair qu’il allume à ton horizon noir 6+6
15 Te fait rêver de l’aube, ou des étoiles blanches, 6+6
         Ou d’un reflet de l’eau qui glisse entre les branches 6+6
         Des bois que tu ne peux plus voir ! 8
         Et tu chantes les bois, puisque tu vis encore. 6+6
         Tu chantes : pour l’oiseau, respirer, c’est chanter. 6+6
20 Mais quoi ! pour moduler l’ennui qui te dévore, 6+6
         Sous le voile vivant qui t’usurpe l’aurore, 6+6
         Combien d’autres accents te faut-il inventer ! 6+6
         Un cœur d’oiseau sait-il tant de notes plaintives ? 6+6
         Ah ! quand la liberté soufflait dans tes chansons, 6+6
25 Qu’avec ravissement tes ailes incaptives 6+6
         Dans l’azur sans barrière emportaient ses leçons ! 6+6
         Douce horloge du soir aux saules suspendue, 6+6
         Ton timbre jetait l’heure aux pâtres dispersés ; 6+6
         Mais le timbre éga dans ta clarté perdue 6+6
30 Sonne toujours minuit sur tes chants oppressés. 6+6
         Tes chants n’éveillent plus la pâle primevère 6+6
         Qui meurt sans recevoir les baisers du soleil, 6+6
         Ni le souci fermé sous le doigt du sommeil 6+6
         Qui se rouvre baigné d’une rosée amère. 6+6
35 Tu ne sais pas quel astre éclaire tes instants ; 6+6
         Tu bois, sans les compter, tes heures de souffrance ; 6+6
         Car la veille sans espérance 8
         Ne sent pas la fuite du temps ! 8
         Tu ne vas plus verser ton hymne sur la rose, 6+6
40 Ni retremper ta voix dans le feu qui l’arrose. 6+6
         Cette haleine d’encens, ce parfum tant aimé, 6+6
         C’est l’amour qui fermente au fond d’un cœur fermé ; 6+6
         Et ton cœur contre ta cage 7
         Se jette avec désespoir ; 7
45 Et l’on rit du vain courage 7
         Qui heurte ton esclavage 7
         Sur un barreau sanglant que tu ne peux mouvoir. 6+6
         Du fond de ton sépulcre un cri lent et sonore 6+6
         Dénonce tes malheurs autre part entendus ; 6+6
50 Ton œil vide s’ouvre encore 7
         Pour saluer une aurore 7
         Que l’homme n’éteindra plus ! 7
         Ce jour que l’esclave envie 7
         Du moins changera son sort, 7
55 Et je sais trop de la vie, 7
         Pour médire de la mort ! 7
         Chante la liberté, prisonnier ! Dieu t’écoute. 6+6
         Allons ! nous voici deux à chanter devant lui. 6+6
         J’ai su dire ma joie, et je sais aujourd’hui 6+6
60 Ce qu’un son douloureux te coûte ! 8
         Chante pour tes bourreaux qui daignent te nourrir, 6+6
         Qui t’ont ravi des cieux la flamme épanouie ; 6+6
         Tes cris font des accords, ton deuil les désennuie ; 6+6
         Si ta douleur s’enferme, ils te feront mourir ! 6+6
65 Chante donc ta douleur profonde, 8
         Ton désert au milieu du monde, 8
         Ton veuvage, ton abandon ; 8
         Dis, dis quelle amertume affreuse 8
         Rend la liberté douloureuse 8
70 Pour qui n’en sait plus que le nom ! 8
         Dis qu’il fait froid dans ta pensée, 8
         Comme quand une voix glacée 8
         Souffla sur le feu de mon cœur, 8
         Pour éteindre aussi la lumière 8
75 D’une espérance,—la première, 8
         Que je prenais pour le bonheur ! 8
         Laisse ton hymne désolée, 8
         Comme l’eau dans une vallée, 8
         S’épancher sur tes sombres jours, 8
80 Et que l’espoir filtre toujours 8
         Au fond de ta joie écoulée ! 8
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