HUG_17/HUG384
Victor Hugo
CHÂTIMENTS
1853
LIVRE VII
LES SAUVEURS SE SAUVERONT
IV
L'ÉGOUT DE ROME
         Voici le trou. Voici l'échelle. Descendez. 6+6
         Tandis qu'au corps de garde en face, on joue aux dés 6+6
         En riant sous le nez des matrones bourrues ; 6+6
         Laissez le crieur rauque, assourdissant les rues, 6+6
5 Proclamer le Numide ou le Dace aux abois, 6+6
         Et, groupés sous l'auvent des échoppes de bois, 6+6
         Les savetiers romains et les marchandes d'herbes 6+6
         De la Minerve étrusque échanger les proverbes ; 6+6
         Descendez.
         Vous voi dans un lieu monstrueux, 6+6
10 Enfer d'ombre et de boue aux porches tortueux, 6+6
         Où les murs ont la lèpre, où, parmi les pustules, 6+6
         Glissent les scorpions mêlés aux tarentules. 6+6
         Morne abîme !
         Au-dessus de ce plafond fangeux, 6+6
         Dans les cieux, dans le cirque immense et plein de jeux, 6+6
15 Sur les pavés sabins, dallages centenaires, 6+6
         Roulent les chars, les bruits, les vents et les tonnerres ; 6+6
         Le peuple gronde et rit dans le forum sacré ; 6+6
         Le navire d'Ostie au port est amarré, 6+6
         L'arc triomphal rayonne, et sur la borne agraire, 6+6
20 Tètent, nus et divins, Rémus avec son frère 6+6
         Romulus, louveteaux de la louve d'airain ; 6+6
         Non loin, le fleuve Tibre épand son flot serein, 6+6
         Et la vache au flanc roux y vient boire, et les buffles 6+6
         Laissent en fils d'argent l'eau tomber de leurs mufles. 6+6
25 Le hideux souterrain s'étend dans tous les sens ; 6+6
         Il ouvre par endroits sous les pieds des passants 6+6
         Ses soupiraux infects et flairés par les truies ; 6+6
         Cette cave se change en fleuve au temps des pluies ; 6+6
         Vers midi, tout au bord du soupirail vermeil, 6+6
30 Les durs barreaux de fer découpent le soleil, 6+6
         Et le mur apparaît semblable au dos des zèbres ; 6+6
         Tout le reste est miasme, obscurité, ténèbres. 6+6
         Par places le pavé, comme chez les tueurs, 6+6
         Paraît sanglant ; la pierre a d'affreuses sueurs ; 6+6
35 Ici, l'oubli, la peste et la nuit font leurs œuvres. 6+6
         Le rat heurte en courant la taupe ; les couleuvres 6+6
         Serpentent sur le mur comme de noirs éclairs ; 6+6
         Les tessons, les haillons, les piliers aux pieds verts, 6+6
         Les reptiles laissant des traces de salives, 6+6
40 La toile d'araignée accrochée aux solives, 6+6
         Des mares dans des coins, effroyables miroirs, 6+6
         Où nagent on ne sait quels êtres lents et noirs, 6+6
         Font un fourmillement horrible dans ces ombres. 6+6
         La vieille hydre chaos rampe sous ces décombres. 6+6
45 On voit des animaux accroupis et mangeant ; 6+6
         La moisissure rose aux écailles d'argent 6+6
         Fait sur l'obscur bourbier luire ses mosaïques, 6+6
         L'odeur du lieu mettrait en fuite des stoïques, 6+6
         Le sol partout se creuse en gouffres empestés ; 6+6
50 Et les chauves-souris volent de tous côtés 6+6
         Comme au milieu des fleurs s'ébattent les colombes ; 6+6
         On croit, dans cette brume et dans ces catacombes, 6+6
         Entendre bougonner la mégère Atropos ; 6+6
         Le pied sent dans la nuit le dos mou des crapauds ; 6+6
55 L'eau pleure ; par moments quelque escalier livide 6+6
         Plonge lugubrement ses marches dans le vide. 6+6
         Tout est fétide, informe, abject, terrible à voir. 6+6
         Le charnier, le gibet, le ruisseau, le lavoir, 6+6
         Les vieux parfums rancis dans les fioles persanes, 6+6
60 Le lavabo vi des pâles courtisanes, 6+6
         L'eau lustrale épandue aux pieds des dieux menteurs, 6+6
         Le sang des confesseurs et des gladiateurs, 6+6
         Les meurtres, les festins, les luxures hardies, 6+6
         Le chaudron renversé des noires Canidies, 6+6
65 Ce que Trimalcion vomit sur le chemin, 6+6
         Tous les vices de Rome, égout du genre humain, 6+6
         Suintent, comme en un crible, à travers cette voûte, 6+6
         Et l'immonde univers y filtre goutte à goutte. 6+6
         Là-haut, on vit, on teint ses lèvres de carmin, 6+6
70 On a le lierre au front et la coupe à la main, 6+6
         Le peuple sous les fleurs cache sa plaie impure 6+6
         Et chante ; et c'est ici que l'ulcère suppure. 6+6
         Ceci, c'est le cloaque, effrayant, vil, glacé. 6+6
         Et Rome tout entière avec tout son passé, 6+6
75 Joyeuse, souveraine, esclave, criminelle, 6+6
         Dans ce marais sans fond croupit, fange éternelle. 6+6
         C'est le noir rendez-vous de l'immense néant ; 6+6
         Toute ordure aboutit à ce gouffre béant, 6+6
         La vieille au chef branlant, qui gronde et qui soupire, 6+6
80 Y vide son panier, et le monde, l'empire. 6+6
         L'horreur emplit cet antre, infâme vision. 6+6
         Toute l'impure de la création 6+6
         Tombe et vient échouer sur cette sombre rive. 6+6
         Au fond, on entrevoit, dans une ombre où n'arrive 6+6
85 Pas un reflet de jour, pas un souffle de vent, 6+6
         Quelque chose d'affreux qui fut jadis vivant, 6+6
         Des mâchoires, des yeux, des ventres, des entrailles, 6+6
         Des carcasses qui font des taches aux murailles ; 6+6
         On approche, et longtemps on reste l'œil fi 6+6
90 Sur ce tas monstrueux, dans la bourbe enfoncé, 6+6
         Jeté là par un trou redouté des ivrognes, 6+6
         Sans pouvoir distinguer si ces mornes charognes 6+6
         Ont une forme encor visible en leurs débris, 6+6
         Et sont des chiens crevés ou des Césars pourris. 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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