HUG_8/HUG24
Victor Hugo
Odes et Ballades
1826
ODES
LIVRE PREMIER
ODE NEUVIÈME
LE BAPTÊME DU DUC DE BORDEAUX
Sinite parvulos venire ad me. — Venerunt reges.
ÉVANGILE.
I
         « Oh ! disaient les peuples du monde, 8
         Les derniers temps sont-ils venus ? 8
         Nos pas, dans une nuit profonde, 8
         Suivent des chemins inconnus. 8
5 Où va-t-on ? dans la nuit perfide, 8
         Quel est ce fanal qui nous guide, 8
         Tous courbés sous un bras de fer ? 8
         Est-il propice ? est-il funeste ? 8
         Est-ce la colonne céleste ? 8
10 Est-ce une flamme de l'enfer ? 8
         « Les tribus des chefs se divisent ; 8
         Les troupeaux chassent les pasteurs ; 8
         Et les sceptres des rois se brisent 8
         Devant les faisceaux des préteurs. 8
15 Les trônes tombent ; l'autel croule ; 8
         Les factions naissent en foule 8
         Sur les bords des deux Océans ; 8
         Et les ambitions serviles, 8
         Qui dormaient comme des reptiles, 8
20 Se lèvent comme des géants. 8
         « Ah ! malheur ! nous avons fait gloire, 8
         Hélas ! d'attentats inouïs, 8
         Tels qu'en cherche en vain la mémoire 8
         Dans les siècles évanouis. 8
25 Malheur ! tous nos forfaits l'appellent, 8
         Tous les signes nous le révèlent, 8
         Le jour des arrêts solennels. 8
         L'homme est digne enfin des abîmes ; 8
         Et rien ne manque à ses longs crimes 8
30 Que les châtiments éternels. » 8
         Le Très-Haut a pris leur défense, 8
         Lorsqu'ils craignaient son abandon ; 8
         L'homme peut épuiser l'offense, 8
         Dieu n'épuise pas le pardon. 8
35 Il mène au repentir l'impie ; 8
         Lui-même, pour nous, il expie 8
         L'oubli des lois qu'il nous donna ; 8
         Pour lui seul il reste sévère ; 8
         C'est la Victime du Calvaire 8
40 Qui fléchit le Dieu du Sina ! 8
II
         Par un autre berceau sa main nous sauve encore ! 6+6
         Le monde du bonheur n'ose entrevoir l'aurore, 6+6
         Quoique Dieu des méchants ait puni les défis, 6+6
         Et, troublant leurs conseils, dispersant leurs phalanges, 6+6
45 Nous ait donné l'un de ses Anges, 8
         Comme aux antiques jours il nous donna son Fils. 6+6
         Tel, lorsqu'il sort vivant du gouffre de ténèbres, 6+6
         Le Prophète voit fuir les visions funèbres ! 6+6
         La terre est sous ses pas, le jour luit à ses yeux ; 6+6
50 Mais lui, tout ébloui de la flamme éternelle, 6+6
         Longtemps à sa vue infidèle 8
         La lueur de l'enfer voile l'éclat des cieux. 6+6
         Peuples, ne doutez pas ! chantez votre victoire. 6+6
         Un sauveur naît, vêtu de puissance et de gloire ; 6+6
55 Il réunit le glaive et le sceptre en faisceau ; 6+6
         Des leçons du malheur ntront nos jours prospères, 6+6
         Car de soixante Rois, ses pères, 8
         Les ombres sans cercueils veillent sur son berceau ! 6+6
         Son nom seul a calmé nos tempêtes civiles ; 6+6
60 Ainsi qu'un bouclier il a couvert les villes. 6+6
         La révolte et la haine ont déserté nos murs. 6+6
         Tel du jeune lion, qui lui-même s'ignore, 6+6
         Le premier cri, paisible encore, 8
         Fait de l'antre royal fuir cent monstres impurs. 6+6
III
65 Quel est cet Enfant débile 7
         Qu'on porte aux sacrés parvis ? 7
         Toute une foule immobile 7
         Le suit de ses yeux ravis ; 7
         Son front est nu, ses mains tremblent, 7
70 Ses pieds, que des nœuds rassemblent, 7
         N'ont point commencé de pas ; 7
         La faiblesse encor l'enchaîne ; 7
         Son regard ne voit qu'à peine 7
         Et sa voix ne parle pas. 7
75 C'est un Roi parmi les hommes ; 7
         En entrant dans le saint lieu, 7
         Il devient ce que nous sommes ; 7
         C'est un homme aux pieds de Dieu. 7
         Cet enfant est notre joie ; 7
80 Dieu pour sauveur nous l'envoie ; 7
         Sa loi l'abaisse aujourd'hui. 7
         Les Rois, qu'arme son tonnerre, 7
         Sont tout par lui sur la terre, 7
         Et ne sont rien devant lui. 7
85 Que tout tremble et s'humilie. 7
         L'orgueil mortel parle en vain ; 7
         Le Lion royal se plie 7
         Au joug de l'Agneau divin. 7
         Le Père, entouré d'étoiles, 7
90 Vers l'Enfant, faible et sans voiles, 7
         Descend, sur les vents porté ; 7
         L'Esprit-Saint de feux l'inonde ; 7
         Il n'est encor né qu'au monde, 7
         Qu'il naisse à l'éternité ! 7
95 Marie, aux rayons modestes, 7
         Heureuse et priant toujours, 7
         Guide les Vierges célestes 7
         Vers son vieux temple aux deux tours. 7
         Toutes les saintes Armées, 7
100 Parmi les soleils semées, 7
         Suivent son char triomphant ; 7
         La Charité les devance, 7
         La Foi brille, et l'Espérance 7
         S'assied près de l'humble Enfant ! 7
IV
105 Jourdain ! te souvient-il de ce qu'ont vu tes rives ? 6+6
         Naguère un pèlerin près de tes eaux captives 6+6
         Vint s'asseoir et pleura, pareil en sa ferveur 6+6
         À ces Preux qui jadis, terrible et saint cortège, 6+6
         Ravirent au joug sacrilège 8
110 Ton onde baptismale et le tombeau sauveur ! 6+6
         Ce chrétien avait vu, dans la France usurpée, 6+6
         Trône, autel, chartes, lois, tomber sous une ée, 6+6
         Les vertus sans honneur, les forfaits impunis ; 6+6
         Et lui, des vieux, croisés cherchait l'ombre sublime, 6+6
115 Et, s'exilant près de Solime, 8
         Aux lieux où Dieu mourut pleurait ses Rois bannis ! 6+6
         L'eau du saint fleuve emplit sa gourde voyageuse ; 6+6
         Il partit ; il revit notre rive orageuse, 6+6
         Ignorant quel bonheur attendait son retour, 6+6
120 Et qu'à l'enfant des rois, du fond de l'Arabie, 6+6
         Il apportait, nouveau Tobie, 8
         Le remède divin qui rend l'aveugle au jour. 6+6
         Qu'il soit fier dans ses flots, le fleuve des prophètes ! 6+6
         Peuples, l'eau du salut est présente à nos fêtes ; 6+6
125 Le ciel sur cet Enfant a placé sa faveur ; 6+6
         Qu'il reçoive les eaux que reçut Dieu lui-même ; 6+6
         Et qu'à l'onde de son baptême, 8
         Le monde rassu reconnaisse un Sauveur ! 6+6
         À vous, comme à Clovis, prince, Dieu se révèle. 6+6
130 Soyez du temple saint la colonne nouvelle. 6+6
         Votre âme en vain du lys enlace la blancheur ; 6+6
         Quittez l'orgueil du rang, l'orgueil de l'innocence ; 6+6
         Dieu vous offre, dans sa puissance, 8
         La piscine du pauvre et la croix du pécheur. 6+6
V
135 L'Enfant, quand du Seigneur sur lui brille l'aurore, 6+6
         Ignore le martyre et sourit à la croix ; 6+6
         Mais un autre baptême, hélas ! attend encore 6+6
         Le front infortuné des Rois. — 8
         Des jours viendront, jeune homme, où ton âme troublée, 6+6
140 Du fardeau d'un peuple accablée, 8
         Frémira d'un effroi pieux, 8
         Quand l'évêque sur toi répandra l'huile austère, 6+6
         Formidable présent qu'aux maîtres de la terre 6+6
         La colombe apporta des cieux. 8
145 Alors, ô Roi chrétien ! au Seigneur sois semblable ; 6+6
         Sache être grand par toi, comme il est grand par lui ; 6+6
         Car le sceptre devient un fardeau redoutable 6+6
         Dès qu'on veut s'en faire un appui. 8
         Un vrai Roi sur sa tête unit toutes les gloires ; 6+6
150 Et si, dans ses justes victoires, 8
         Par la mort il est arrêté, 8
         Il voit, comme Bayard, une croix dans son glaive, 6+6
         Et ne fait, quand le ciel à la terre l'enlève, 6+6
         Que changer d'immortalité ! 8
À LA MUSE
155 Je vais, ô Muse ! où tu m'envoies ! 8
         Je ne sais que verser des pleurs ; 8
         Mais qu'il soit fidèle à leurs joies, 8
         Ce luth fidèle à leurs douleurs ! 8
         Ma voix, dans leur récente histoire, 8
160 N'a point, sur des tons de victoire, 8
         Appris à louer le Seigneur. 8
         Ô Rois, victimes couronnées ! 8
         Lorsqu'on chante vos destinées, 8
         On sait mal chanter le bonheur. 8
mètre profils métriques : 6+6, 8, 7
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie