JAM_1/JAM4
Francis Jammes
VERS
1894
PREMIÈRE PARTIE
La Poussière Froide
À Madame Jeanne Charles Lacoste.
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         Les villages brillent au soleil dans les plaines,12
         Pleins de clochers, de rivières, d'auberges noires, 4+8
         Au soleil ou sous la pluie grise ou dans la neige 6−6
         Avec des cris aigus de coqs, avec des blés, 6+6
5 Avec des chars qui vont lentement aux labours, 6+6
         Avec des charrues qui sont couleur de la lune, 6+6
         Avec des voix de paysans qui ont des sabots lourds, 8+6
         Avec des femmes qui ont la peau en terre brune, 13
         Avec des matins bleus, avec des soirées bleues, 6+6
10 Avec des champs de paille qui sentent la menthe, 4+4+4
         Avec des fontaines crues où l'eau claire chante, 8+4
         Avec des oiseaux qui font balancer leurs queues, 6+6
         Avec des jardins, des vieilles paralyes, 6−6
         Des sons d'angélus, des piaillements de poules, 5+6
15 Avec des chants de vêpres et de noires croies 8+5
         Et des hommes qui chantent et d'autres qui se soûlent ; 5+8
         Avec des églises calmes où, quand il y a 5−8
         Des journées de chaleur, on sent une odeur fade 6+6
         Et fraîche et un si grand silence 8
20 Qu'on dirait qu'une chaise a grincé dans le froid ; 6+6
         Avec des routes longues et blanches où dansent 4+4+4
         Les cailloux au soleil, avec des kilomètres, 6+6
         Avec les pigeons des demeures des vieux prêtres, 6−6
         Avec des gens qui rient et d'autres de souffrance ; 6+6
25 Avec la nuit qui tombe sur les grands champs, 5+6
         Avec des grincements de char, des paysans calmes 8+5
         Qui semblent réfléchir et qui ont l'air au loin 6+6
         De se fondre dans la nuit lentement et grands ; 6−6
         Avec de pauvres bœufs qui beuglent dans l'étable, 6+6
30 Les cris longs et poignants des cochons qu'on égorge, 6+6
         Avec des verres épais posés sur les tables 4+8
         Et des femmes portant leurs petits sur la gorge ; 6+6
         Avec des voleurs qui vont entre deux gendarmes, 6+6
         Avec le tonnerre qui ouvre les grands chênes 8+4
35 En faisant un bruit de char tout rempli de pierres 6−6
         Qui roulerait dans un bas-fond tout noir et large 6−6
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         Avec un petit oiseau, dans le vieux jardin,12
         Qui crie tout seul auprès des roses de la vigne, 6+6
         Avec des enfants qui vont pêcher à la ligne, 6+6
40 Avec le bougement bleu du vent dans les lins ; 6+6
         Avec la terre, avec la mer, avec le ciel, 6+6
         Avec des feux lointains qui semblent respirer 6+6
         Sur les collines quand la nuit vient de tomber, 6+6
         Et qu'un homme chante au loin dans le grand silence ; 6−6
45 Avec des sentiers où, quand c'est le mois d'octobre, 6+6
         Le vent fait voler les feuilles des châtaigniers 6−6
         Qui grattent les petits cailloux ronds des sentiers ; 6+6
         Avec des soirs de pluie pleins de lumière jaune, 6+6
         Avec des chiens qui aboient au loin longuement 4+8
50 Après les lièvres, et le mois de Marie sonnant, 8+5
         Et puis les vieux curés des tristes presbytères 6+6
         Qui lisent près des roses, le soir, leur bréviaire ; 5−8
         Avec les étables où sont les douces génisses 8+5
         Et les vaches poussant de longs gémissements, 6+6
55 Et les cochons qu'on tue en les saignant longtemps, 6+6
         Et leurs cris aigus de mort quand ils s'affaiblissent ; 6−6
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         Avec les oiseaux gais dont la voix est mouillée, 6+6
         Près de l'eau, sur les petites branches qui plient ;12
         Et, sautant comme des boules roulent, les pies 6−6
60 Qui crient et dont la voix semble toute rouillée. 6+6
         Ainsi vont, dans les larges plaines, les villages 8+4
         Éparpillés qui chantent dans l'air bleu et clair, 6−6
         Ou qui se taisent, sous le ciel couleur de fer, 6−6
         Sous les raies de pluies fine en travers qui bruissaillent ; 6+6
65 Avec un chat immobile au milieu d'un champ, 4+8
         Avec les femmes à pas lents qui songent, laissant 8+5
         Tomber les grains de maïs et comme si elles 4+4+4
         Songeaient qu'il ne faut pas contrarier la terre ; 6+6
         Avec les hommes qui prennent dans un tamis 6+6
70 De l'engrais qu'ils lancent fort, au-dessus de terre, 4+8
         Qui fait au soleil un nuage de poussière ; 6−6
         Avec la nuit épaisse où tout est endormi. 6+6
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         Ainsi vont les doux villages éparpillés12
         Sur les coteaux, aux flancs des coteaux, à leurs pieds, 6+6
75 Dans les plaines, dans les vallées, le long des gaves, 6−6
         Près des routes, près des villes et des montagnes ; 6−6
         Avec les clochers minces au-dessus des toits, 6−6
         Avec, sur les chemins qui se croisent, des croix, 6+6
         Avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques 6+6
80 Et le berger fatigué trnant ses sabots ; 4+8
         Avec des roues de moulin noires battant l'eau claire 8+5
         Et faisant au soleil de la poudrure en verre, 6+6
         Avec le bois à l'odeur aigre et forte, avec 4+4+4
         Des piverts qui cognent les arbres de leur bec ; 4+4+4
85 Avec les vignes aux soleil et les ajoncs, 6−6
         Les villages s'étendent ainsi parmi les plaines : 13
         Il y en a encore et encore et les graines 6+6
         Sortent, les clochers sont pleins d'oiseaux et les sillons ; 5+8
         Avec la caille qui court inquiètement, 6+6
90 Avec le lièvre blessé qui crie plein de sang noir, 8+5
         Avec les ruisseaux en cuivre, quand c'est le soir 6+6
         Qui ont l'air de se cailler très lentement ; 5−6
         Avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds 8+5
         Qui arrivent de loin dans le gris des nuages 6+6
95 Et les grues qui grincent dans le froid et qui font, 4+8
         Comme des serrures rouillées, un bruit sauvage ; 8+4
         Avec les paysans en noir allant le matin 8+5
         À quelque enterrement de quelque vieux village 6+6
         ils iront manger du pain et du fromage 6+6
100 Et boire dans un verre épais un peu de vin ; 6+6
         Avec les prairies d'eau où se coulent les râles, 6+6
         Avec les crimes qu'on commet sur les chemins 6+6
         Et les mendiants idiots avec des képis sales 8+6
         Mendiant des sous noirs avec leurs pauvres mains ; 6+6
105 Avec la prétention des hommes politiques, 13
         Avec le bruit gla des sabots dans la rue 6+6
         Et les journaux collés sur la place publique 6+6
         Sur laquelle passe un long vol de grandes grues ; 6−6
         Avec les oiseaux attachés par une patte 8+4
110 Que font souffrir des enfants devant les portes, 5−6
         Des enfants que l'on peigne, aux figures plates, 5+6
         Aux figures en suif rouge luisantes et béates ; 6+8
         Avec les grands coteaux où le soleil est doux 6+6
         Et le bois frais où claque la tiède pluie d'orage, 5+8
115 Et les arrêts, quand ils marchent, des grands bœufs roux 6−6
         Que conduit en sifflant un enfant du village. 6+6
mètre profils métriques : 5÷8, 6=8, 6÷6, 5−6
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