LAM_1/LAM30
Alphonse de Lamartine
MÉDITATIONS POÉTIQUES
1820
XXX
La Poésie sacrée
DITHYRAMBE
À M. Eugène de Genoude.
         Son front est couronné de palmes et d'étoiles ; 6+6
         Son regard immortel, que rien ne peut ternir, 6+6
         Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles, 6+6
         Réveille le passé, plonge dans l'avenir. 6+6
5 Du monde sous ses yeux les fastes se déroulent, 6+6
         Les siècles à ses pieds comme un torrent s'écoulent ; 6+6
         A son gré descendant ou remontant leur cours, 6+6
         Elle sonne aux tombeaux l'heure, l'heure fatale, 6+6
         Ou sur sa lyre virginale 8
10 Chante au monde vieilli ce jour père des jours. 6+6
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         Écoutez ! Jéhovah s'élance 8
         Du sein de son éternité. 8
         Le chaos endormi s'éveille en sa présence ; 6+6
         Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance 6+6
15 Repose sur l'immensité. 8
         Dieu dit, et le jour fut ; Dieu dit, et les étoiles 6+6
         De la nuit éternelle éclaircirent les voiles ; 6+6
         Tous les éléments divers 7
         A sa voix se séparèrent ; 7
20 Les eaux soudain s'écoulèrent 7
         Dans le lit creusé des mers ; 7
         Les montagnes s'élevèrent, 7
         Et les aquilons volèrent 7
         Dans les libres champs des airs. 7
25 Sept fois de Jéhovah la parole féconde 6+6
         Se fit entendre au monde, 6
         Et sept fois le néant à sa voix répondit ; 6+6
         Et Dieu dit : « Faisons l'homme à ma vivante image. " 6+6
         Il dit, l'homme naquit ; à ce dernier ouvrage, 6+6
30 Le Verbe créateur s'arrête et s'applaudit. 6+6
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         Mais ce n'est plus un Dieu ; c'est l'homme qui soupire : 6+6
         Éden a fui… voi le travail et la mort. 6+6
         Dans les larmes sa voix expire ; 8
         La corde du bonheur se brise sur sa lyre, 6+6
35 Et Job en tire un son triste comme le sort. 6+6
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         « Ah ! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître ! 6+6
         Ah ! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu, 6+6
         Et le sein qui m'a donné l'être, 8
         Et les genoux qui m'ont reçu ! 8
40 Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface ! 6+6
         Que, toujours obscurci des ombres du trépas, 6+6
         Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place ! 6+6
         Qu'il soit comme s'il n'était pas ! 8
         « Maintenant dans l'oubli je dormirais encore, 6+6
45 Et j'achèverais mon sommeil 8
         Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore, 6+6
         Avec ces conquérants que la terre dévore, 6+6
         Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore, 6+6
         Et qui n'a pas vu le soleil. 8
50 « Mes jours déclinent comme l'ombre ; 8
         Je voudrais les précipiter. 8
         O mon Dieu, retranchez le nombre 8
         Des soleils que je dois compter ! 8
         L'aspect de ma longue infortune 8
55 Éloigne, repousse, importune 8
         Mes frères lassés de mes maux ; 8
         En vain je m'adresse à leur foule, 8
         Leur pitié m'échappe et s'écoule 8
         Gomme l'onde au flanc des coteaux. 8
60 « Ainsi qu'un nuage qui passe, 8
         Mon printemps s'est évanoui ; 8
         Mes yeux ne verront plus la trace 8
         De tous ces biens dont j'ai joui. 8
         Par le souffle de la colère, 8
65 Hélas ! arraché de la terre, 8
         Je vais d'où l'on ne revient pas : 8
         Mes vallons, ma propre demeure, 8
         Et cet œil même qui me pleure, 8
         Ne reverront jamais mes pas ! 8
70 « L'homme vit un jour sur la terre 8
         Entre la mort et la douleur ; 8
         Rassasié de sa misère, 8
         Il tombe enfin comme la fleur. 8
         Il tombe ! Au moins par la rosée 8
75 Des fleurs la racine arrosée 8
         Peut-elle un moment refleurir ; 8
         Mais l'homme, hélas ! après la vie, 8
         C'est un lac dont l'eau s'est enfuie : 8
         On le cherche, il vient de tarir. 8
80 « Mes jours fondent comme la neige 8
         Au souffle du courroux divin ; 8
         Mon espérance, qu'il abrège, 8
         S'enfuit comme l'eau de ma main, 8
         Ouvrez-moi mon dernier asile : 8
85 Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille, 8
         Lit préparé pour mes douleurs. 8
         O tombeau, vous êtes mou père ! 8
         Et je dis aux vers de la terre : 8
         « Vous êtes ma mère et mes sœurs ! » 8
90 « Mais les jours heureux de l'impie 8
         Ne s'éclipsent pas au matin ; 8
         Tranquille, il prolonge sa vie 8
         Avec le sang de l'orphelin. 8
         Il étend au loin ses racines ; 8
95 Comme un troupeau sur les collines, 8
         Sa famille couvre Ségor ; 8
         Puis dans un riche mausolée 8
         Il est couché dans la vallée, 8
         Et l'on dirait qu'il vit encor. 8
100 « C'est le secret de Dieu : je me tais et j'adore. 6+6
         C'est sa main qui traça les sentiers de l'aurore, 6+6
         Qui pesa l'Océan, qui suspendit les cieux. 6+6
         Pour lui l'abîme est nu, l'enfer même est sans voiles ; 6+6
         Il a fondé la terre et semé les étoiles : 6+6
105 Et qui suis-je à ses yeux ? » 6
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         Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaïe ; 6+6
         De son sein bouillonnant la menace à longs flots 6+6
         S'échappe ; un Dieu l'appelle, il s'élance, il s'écrie. 6+6
         Cieux et terre, écoutez ! silence au fils d'Amos ! 6+6
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110 « Osias n'était plus : Dieu m'apparut ; je vis 6+6
         Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante : 6+6
         Les bords éblouissants de sa robe flottante 6+6
         Remplissaient le sacré parvis. 8
         « Des séraphins, debout sur des marches d'ivoire, 6+6
115 Se voilaient devant lui de six ailes de feux ; 6+6
         Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux : 6+6
         « Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux ! 6+6
         Toute la terre est pleine de sa gloire ! » 4+6
         « Du temple à ces accents la voûte s'ébranla ; 6+6
120 Adonaï s'enfuit sous la nue enflammée ; 6+6
         Le saint lieu fut rempli de torrents de fue ; 6+6
         La terre sous mes pieds trembla. 8
         « Et moi, je resterais dans un lâche silence ! 6+6
         Moi qui t'ai vu, Seigneur, je n'oserais parler ! 6+6
125 À ce peuple impur qui t'offense 8
         Je craindrais de te révéler ! 8
         « Qui marchera pour nous ? dit le Dieu des armées. 6+6
         « Qui parlera pour moi ? » dit Dieu. Qui ? moi, Seigneur 6+6
         Touche mes lèvres enflammées : 8
130 Me voilà ! je suis prêt !… Malheur, 8
         « Malheur à vous qui dès l'aurore 8
         Respirez les parfums du vin, 8
         Et que le soir retrouve encore 8
         Chancelants aux bords du festin ! 8
135 Malheur à vous qui par l'usure 8
         Étendez sans fin ni mesure 8
         La borne immense de vos champs ! 8
         Voulez-vous donc, mortels avides, 8
         Habiter dans vos champs arides, 8
140 Seuls sur la terre des vivants ? 8
         « Malheur à vous, race insensée, 8
         Enfants d'un siècle audacieux, 8
         Qui dites dans votre pensée : 8
         Nous sommes sages à nos yeux ! 8
145 Vous changez la nuit en lumière, 8
         Et le jour en ombre grossière 8
         Où se cachent vos voluptés ; 8
         Mais, comme un taureau dans la plaine, 8
         Vous traînez après vous la chaîne 8
150 De vos longues iniquités. 8
         « Malheur à vous, filles de l'onde, 8
         Îles de Sidon et de Tyr ! 8
         Tyrans, qui trafiquez du monde 8
         Avec la pourpre et l'or d'Ophir ! 8
155 Malheur à vous ! votre heure sonne ; 8
         En vain l'Océan vous couronne ! 8
         Malheur à toi, reine des eaux, 8
         A toi qui sur des mers nouvelles 8
         Fais retentir comme des ailes 8
160 Les voiles de mille vaisseaux ! 8
         « Ils sont enfin venus les jours de ma justice ; 6+6
         Ma colère, dit Dieu, se déborde sur vous ! 6+6
         Plus d'encens, plus de sacrifice 8
         Qui puisse éteindre mon courroux ! 8
165 Je livrerai ce peuple à la mort, au carnage 6+6
         Le fer moissonnera comme l'herbe sauvage 6+6
         Ses bataillons entiers. 6
         —Seigneur, épargnez-nous ! Seigneur ! —Non, point de trêve, 6+6
         Et je ferai sur lui ruisseler de mon glaive 6+6
170 Le sang de ses guerriers ! 6
         « Ses torrents sécheront sous ma brûlante haleine ; 6+6
         Ma main nivellera, comme une vaste plaine, 6+6
         Ses murs et ses palais : 6
         Le feu les brûlera comme il brûle le chaume. 6+6
175 Là, plus de nation, de ville ; de royaume ; 6+6
         Le silence à jamais ! 6
         « Ses murs se couvriront de ronces et d'épines ; 6+6
         L'hyène et le serpent peupleront ses ruines ; 6+6
         Les hiboux, les vautours, 6
180 L'un l'autre s'appelant durant la nuit obscure, 6+6
         Viendront à leurs petits porter la nourriture 6+6
         Au sommet de ses tours ! » 6
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         Mais Dieu ferme à ces mots les lèvres d'Isaïe : 6+6
         Le sombre Ézéchiel 6
185 Sur le tronc desséché de l'ingrat Israël 6+6
         Fait descendre à son tour la parole de vie. 6+6
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         « L'Éternel emporta mon esprit au désert. 6+6
         D'ossements desséchés le sol était couvert ; 6+6
         J'approche en frissonnant ; mais Jéhovah me crie : 6+6
190 « Si je parle à ces os, reprendront-ils la vie ? 6+6
         « — Éternel, tu le sais. — Eh bien, dit le Seigneur, 6+6
         « Écoute mes accents ; retiens-les, et dis-leur : 6+6
         « Ossements desséchés, insensible poussière, 6+6
         « Levez-vous ! recevez l'esprit et la lumière ! 6+6
195 « Que vos membres épars s'assemblent à ma voix ! 6+6
         « Que l'esprit vous anime une seconde fois ! 6+6
         « Qu'entre vos os flétris vos muscles se replacent ! 6+6
         « Que votre sang circule et vos nerfs s'entrelacent ! 6+6
         « Levez-vous et vivez, et voyez qui je suis ! » 6+6
200 J'écoutai le Seigneur, j'obéis et je dis : 6+6
         « Esprit, soufflez sur eux du couchant, de l'aurore ; 6+6
         « Soufflez de l'aquilon, soufflez !… » Pressés d'éclore, 6+6
         Ces restes du tombeau, réveillés par mes cris, 6+6
         Entre-choquent soudain leurs ossements flétris ; 6+6
205 Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre, 6+6
         Leurs os sont rassemblés, et la chair les recouvre ! 6+6
         Et ce champ de la mort tout entier se leva, 6+6
         Redevint un grand peuple, et connut Jéhovah ! » 6+6
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         Mais Dieu de ses enfants a perdu la mémoire ; 6+6
210 La fille de Sion, méditant ses malheurs, 6+6
         S'assied en soupirant, et, veuve de sa gloire, 6+6
         Écoute Jérémie, et retrouve des pleurs. 6+6
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         « Le Seigneur, m'accablant du poids de sa colère, 6+6
         Retire tour à tour et ramène sa main. 6+6
215 Vous qui passez par le chemin, 8
         Est-il une misère égale à ma misère ? 6+6
         « En vain ma voix s'élève, il n'entend plus ma voix 6+6
         Il m'a choisi pour but de ses flèches de flamme, 6+6
         Et tout le jour contre mon âme 8
220 Sa fureur a lan les fils de son carquois. 6+6
         « Sur mes os consumés ma peau s'est desséchée ; 6+6
         Les enfants m'ont chan dans leurs dérisions ; 6+6
         Seul, au milieu des nations, 8
         Le Seigneur m'a je comme une herbe arrachée. 6+6
225 « Il s'est enveloppé de son divin courroux ; 6+6
         Il a fermé ma route, il a troublé ma voie ; 6+6
         Mon sein n'a plus connu la joie, 8
         Et j'ai dit au Seigneur : « Seigneur, souvenez-vous, 6+6
         « Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère ; 6+6
230 « Souvenez-vous du fiel dont vous m'avez nourri ! 6+6
         « Non, votre amour n'est point tari : 8
         « Vous me frappez, Seigneur, et c'est pourquoi j'espère 6+6
         « Je repasse en pleurant ces misérables jours ; 6+6
         « J'ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore ; 6+6
235 « Quand il punit, il aime encore ; 8
         « Il ne s'est pas, mon âme, éloigné pour toujours. 6+6
         « Heureux qui le connaît ! heureux qui dès l'enfance 6+6
         « Porta le joug d'un Dieu clément dans sa rigueur ! 6+6
         « Il croit au salut du Seigneur, 8
240 « S'assied au bord du fleuve, et l'attend en silence. 6+6
         « Il sent peser sur lui ce joug de votre amour ; 6+6
         « Il répand dans la nuit ses pleurs et sa prière, 6+6
         « Et, la bouche dans la poussière, 8
         Il invoque, il espère, il attend votre jour. » 6+6
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245 Silence, ô lyre ! et vous, silence, 8
         Prophètes, voix de l'avenir ! 8
         Tout l'univers se tait d'avance 8
         Devant Celui qui doit venir. 8
         Fermez-vous, lèvres inspirées ; 8
250 Reposez-vous, harpes sacrées, 8
         Jusqu'au jour où, sur les hauts lieux, 8
         Une voix au monde inconnue 8
         Fera retentir dans la nue : 8
         PAIX A LA TERRE ET GLOIRE AUX CIEUX ! 8
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