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Jean Moréas
Les Syrtes
1883-1884
ACCALMIE
I
         Lorsque sous la rafale et dans la brume dense, 6+6
         Autour d'un frêle esquif sans voile et sans rameurs, 6+6
         On a senti monter les flots pleins de rumeurs 6+6
         Et subi des ressacs l'étourdissante danse, 6+6
5 Il fait bon sur le sable et le varech amer 6+6
         S'endormir doucement au pied des roches creuses, 6+6
         Bercé par les chansons plaintives des macreuses, 6+6
         À l'heure où le soleil se couche dans la mer. 6+6
II
         Que l'on jette ces lis, ces roses éclatantes, 6+6
10 Que l'on fasse cesser les flûtes et les chants 6+6
         Qui viennent raviver les luxures flottantes 6+6
         À l'horizon vermeil de mes désirs couchants. 6+6
         Oh ! Ne me soufflez plus le musc de votre haleine, 6+6
         Oh ! Ne me fixez pas de vos yeux fulgurants, 6+6
15 Car je me sens brûler, ainsi qu'une phalène, 6+6
         À l'azur étoi de ces flambeaux errants. 6+6
         Oh ! Ne me tente plus de ta caresse avide, 6+6
         Oh ! Ne me verse plus l'enivrante liqueur 6+6
         Qui coule de ta bouche — amphore jamais vide 6+6
20 Laisse dormir mon cœur, laisse mourir mon cœur. 6+6
         Mon cœur repose, ainsi qu'en un cercueil d'érable, 6+6
         Dans la séréni de sa conversion ; 6+6
         Avec les regrets vains d'un bonheur misérable, 6+6
         Ne trouble pas la paix de l'absolution. 6+6
III
25 Feux libertins flambant dans l'auberge fatale 6+6
         Où se vautre l'impénitence des dégoûts, 8+4
         Où mon âme a brû sa robe de vestale, 6+6
         — Éteignez-vous ! 4
         Par les malsaines nuits de crimes traversées, 6+6
30 Hippogriffes du mal, femelles des hiboux, 6+6
         Qui prêtiez votre essor à mes lâches penes, 6+6
         — Envolez-vous ! 4
         Salamandres-désirs, sorcières-convoitises 6+6
         Qui hurliez dans mon cœur avec des cris de loups 6+6
35 La persuasion de toutes les feintises, 6+6
         — Ah ! Taisez-vous ! 4
IV
         J'ai trouvé jusqu'au fond des cavernes alpines 6+6
         L'antique ennui niché, 6
         Et j'ai meurtri mon cœur pantelant, aux épines 6+6
40 De l'éternel péché. 6
         Ô sagesse clémente, ô déesse aux yeux calmes, 6+6
         Viens visiter mon sein, 6
         Que je m'endorme un peu dans la frcheur des palmes, 6+6
         Loin du désir malsain. 6
V
45 Mon cœur, mon cœur fut la lanterne 8
         Éclairant le lupanar terne ; 8
         Mon cœur, mon cœur, fut un rosier, 8
         Rosier poussé sur le fumier. 8
         Mon cœur, mon cœur est le blanc cierge 8
50 Brûlant sur un cercueil de vierge ; 8
         Mon cœur, mon cœur est sur l'étang 8
         Un chaste nénuphar flottant. 8
VI
         Ô mer immense, mer aux rumeurs monotones, 6+6
         Tu berças doucement mes rêves printaniers ; 6+6
55 Ô mer immense, mer perfide aux mariniers, 6+6
         Sois clémente aux douleurs sages de mes automnes. 6+6
         Vague qui viens avec des murmures câlins 6+6
         Te coucher sur la dune où pousse l'herbe amère, 6+6
         Berce, berce mon cœur comme un enfant sa mère, 6+6
60 Fais-le repu d'azur et d'effluves salins. 6+6
         Loin des villes, je veux sur les falaises mornes 6+6
         Secouer la torpeur de mes obsessions, 6+6
         — Et mes pensers, pareils aux calmes alcyons, 6+6
         Monteront à travers l'immensité sans bornes. 6+6
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