REG_1/REG59
Henri de Regnier
La Cité des eaux
1902
LA COURSE
LA COURSE
         Vous m'avez dit : 4
         Laisse-les vivre 4
         Là-bas… 2
         Que t'importent leurs bonds ou leurs pas 9
5 Sur l'herbe de l'aurore ou l'herbe de midi, 6+6
         M'avez-vous dit ? 4
         C'est vrai. Ma maison est haute et belle sur la place. 5+8
         C'est vrai que ma maison est haute et belle et vaste, 6+6
         Faite de marbre avec un toit de tuiles d'or ; 6+6
10 J'y vis ; j'y dors ; 4
         Mon pas y traîne sur les dalles 8
         Le cuir taillé de mes sandales, 8
         Et mon manteau sur le pavé 8
         Frôle son bruit de laine souple. 8
15 J'ai des amis, le poing levé, 8
         Qui heurtent, en chantant, leurs coupes 8
         A la beauté ! 4
         On entre ; on sort. 4
         Ma maison est vaste sous son toit de tuiles d'or, 5−8
20 Chacun dit : Notre hôte est heureux. 8
         Et moi aussi je dis comme eux, 8
         Tout bas : 2
         A quoi bon vivre, 4
         Là-bas, 2
25 A quoi bon vivre ailleurs qu'ici… 8
         Puis le soir vient et je suis seul alors dans l'ombre 6−6
         Et je ferme les yeux… 6
         Alors : 2
         Il me semble que l'ombre informe, peu à peu, 6+6
30 Tressaille, tremble, vibre et s'anime et se meut 6+6
         Et sourdement s'agite en son silence obscur ; 6+6
         J'entends craquer la poutre et se fendre le mur 6+6
         Et voici, par sa fente invisible et soudaine, 6+6
         Que, sournoise d'abord et perceptible à peine, 6+6
35 Une odeur de forêt, d'eau vive et d'herbe chaude, 6+6
         Pénètre, se répand, rampe, circule et rôde 6+6
         Et, plus forte, plus ample et plus universelle, 6+6
         S'accroît, se multiplie et m'apporte avec elle 6+6
         Les diverses senteurs que la terre sacrée, 6+6
40 Forestière, rustique, aride ou laboue, 6+6
         Mêle au vent de la nuit, du soir ou de l'aurore ; 6+6
         Et bientôt, peu à peu, toute l'ombre est sonore. 6+6
         Elle bourdonne ainsi qu'une ruche éveillée 6+6
         Qui murmure au soleil à travers la feuillée, 6+6
45 Après la pluie oblique et l'averse pesante ; 6+6
         Voici que maintenant toute l'ombre est vivante 6+6
         Et que la nuit bourgeonne et la ténèbre pousse. 6+6
         Le siège où je m'appuie est tout velu de mousse. 6+6
         Je me penche : de l'herbe a verdi sur le marbre ; 6+6
50 La colonne soudain végète, et c'est un arbre 6+6
         Qui jusqu'à moi étend sa branche. Je me sens 6+6
         Environné partout de souffles frémissants 6+6
         Qui me chauffent la nuque et me brûlent la joue. 6+6
         L'ombre hennit ; l'ombre danse ; l'ombre s'ébroue, 4+8
55 Palpite, naît, fleurit, germe, frémit, éclôt. 6+6
         Je n'ai pas peur. Le vent chante dans les roseaux ; 6+6
         Je sens sourdre à mes pieds des sources ; je respire 6+6
         La résine, le fruit, la vendange, la cire 6+6
         Et je devine au fond de l'ombre et parmi elle 6+6
60 Comme un cercle incertain de faces fraternelles. 6+6
         La Vie autour de moi murmure, vibre, bat ; 6+6
         Je la sens dans cette ombre où je ne la vois pas ; 6+6
         Sa rumeur est lointaine ou proche, brusque ou douce ; 6+6
         Un invisible rire erre de bouche en bouche, 6+6
65 D'arbre en arbre, de feuille en feuille. Tout frissonne. 6+6
         Et je sais qu'ils sont là, si je ne vois personne. 6+6
         C'est en vain qu'on se tait ; j'entends, j'entends, j'entends ! 6+6
         Puisque l'arbre, la source et la feuille et le vent 6+6
         Sont venus jusqu'à moi et m'apportent en eux 6+6
70 Leurs obscures odeurs et leurs bruits ténébreux, 6+6
         Êtes-vous là, fils de la glèbe et du sillon, 6−6
         Hôtes de la forêt, de la plaine et du mont, 6+6
         O formes à demi terrestres et divines ? 6+6
         Toi, Faune, qui cueillais les grappes à ma vigne, 6+6
75 Et toi, Satyre, qui dansais sur mon chemin, 6+6
         Et toi, qu'on entrevoit entre les troncs, Sylvain ? 6+6
         O vous tous, avec qui, dans l'antre et le hallier, 6+6
         J'ai vécu, de chacun longuement familier, 6+6
         N'êtes-vous pas venus avec le vent et l'arbre 6+6
80 Me chercher sous le toit de ma maison de marbre 6+6
         Pour me prendre la main et courir à l'aurore ? 6+6
         Ce sera toi. Salut, Maître ! Salut, Centaure ! 6+6
         Salut, de qui le pas foule l'herbe et le sable, 6+6
         Libérateur, ô Bienvenu, ô Vénérable, 4+4+4
85 Dont la barbe est d'argent et le sabot d'airain ! 6+6
         La croupe de cheval qui prolonge tes reins 6+6
         Te fait homme à la fois et bête, ô Dieu. Ton torse 6+6
         Ajoute à ton poitrail le surcroît de sa force. 6+6
         Te voilà donc. Je t'attendais. Oh viens plus près ! 4+4+4
90 Et maintenant prends-moi, Centaure, je suis prêt. 6+6
         Je vais sentir ton poing me saisir à plein corps 6+6
         Et, d'un geste puissant et d'un facile effort, 6+6
         Me soulever de terre et m'asseoir sur ton dos ! 6+6
         Il m'a pris. J'ai senti son souffle sur ma peau. 6+6
95 Je serre son flanc rude et je m'accroche à lui ; 6+6
         Ma tête lourde a son épaule pour appui ; 6−6
         De mes deux bras j'étreins sa poitrine. La Ville 6+6
         Qu'il traverse est silencieuse et dort tranquille. 4+4+4
         Son pas égal résonne aux dalles de la rue. 6+6
100 Voici le mur, la porte et la campagne nue. 6+6
         Il part ; son ongle dur maintenant bat la terre, 6+6
         Et toute la nuit vaste, immense et solitaire 6+6
         Et l'ombre aventureuse et l'espace incertain 6+6
         S'ouvrent au cabrement de son galop divin. 6+6
105 O vertige ! L'élan du nocturne Coureur 6+6
         M'emporte. La ténèbre est sourde et sans lueur. 6+6
         Le sol tantôt s'éboule et tantôt s'affermit ; 6+6
         L'air rapide m'enivre et m'étouffe à demi ; 6+6
         Le Centaure tantôt se cabre et tantôt fonce ; 6+6
110 C'est en vain qu'en passant, la haie avec sa ronce 6+6
         Le retient au poitrail ou le griffe à la croupe, 6+6
         Sa course furieuse et brusque s'entrecoupe 6+6
         Du fossé qu'il enjambe ou du ravin qu'il saute. 6+6
         Ici, le sable mou cède ; là, l'herbe haute 6+6
115 L'entrave ; le caillou roule et ronfle avec bruit 6+6
         Derrière ce passant qui défonce la nuit ; 6+6
         Le terrain sous son pied s'ébranle, gronde ou sonne ; 6+6
         Une montée en vain l'essouffle et l'époumonne 6+6
         Que sa pente le rue et redouble l'élan 6+6
120 Du Centaure qui va, passe, monte, descend 6+6
         Et, d'une fougue égale et d'un même jarret, 6+6
         Sort ruisselant du fleuve et boueux du marais, 6+6
         Et, franchissant taillis, plaines, bois et vallons, 6+6
         Parcourt éperdument l'ombre sans horizon, 6+6
125 Tandis que moi, uni à sa force mouvante, 6+6
         Ivre d'air qui m'étouffe et de vent qui m'évente, 6+6
         Je respire en sa triple et formidable odeur 6+6
         Le Dieu terrestre, l'homme et la bête en sueur. 6+6
         Encor, longtemps, toujours et d'échos en échos 6+6
130 L'espace retentit sous les quatre sabots. 6+6
         Voici l'aube pourtant, bien qu'il soit nuit encore. 6+6
         La ténèbre blémit et l'ombre se colore. 6+6
         La montagne dressée abrupte, d'un seul bloc, 6+6
         Entasse ses cailloux, ses pierres et ses rocs. 6+6
135 Le Centaure hennit vers la cime lointaine ; 6+6
         Il s'épuise ; son flanc palpite à son haleine ; 6+6
         Il glisse, butte, tombe et sa force est à bout. 6+6
         Il boite. Le sang rompt les veines de son cou. 6+6
         Mais il monte toujours et sous moi je le sens 6+6
140 D'un effort monstrueux arquer son rein puissant ; 6+6
         J'entends râler sa gorge et craquer ses jointures. 6+6
         Le pic vertigineux qui l'attire s'azure ; 6+6
         Nous allons vers le jour et la nuit reste en bas. 6+6
         Le Centaure s'acharne et monte ; chaque pas 6+6
145 Le hasarde à la chute et le risque à l'abîme, 6+6
         Mais tout à coup, d'un bond furieux, à la cime, 6+6
         Sur le rocher étroit du suprême plateau, 6+6
         D'aplomb, il a po son quadruple sabot, 6+6
         Et, tout fumant encor de sa course sacrée, 6+6
150 Tournant sa tête en feu vers sa croupe doe, 6+6
         Prodigieux, aérien, pourpre et vermeil, 4+4+4
         Il se dresse debout et rit dans le soleil. 6+6
mètre profils métriques : 8, 2, 4, 5÷8, 6=6
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie