VER_33/VER922
Paul Verlaine
VARIA
1867
COMPLAINTE DE L'ASSASSINAT
DE LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU
— Air de Fualdès. —
I
         C'est à vous que je m'adresse 7
         Bourgeois de Fontainebleau 7
         Pour vous peindre le tableau 7
         D'la grande indélicatesse 7
5 Qu'a faite madam' Frigard 7
         Sur la route de Franchard. 7
II
         Cette personne insensible 7
         Vint à Paris récemment 7
         Pour y gagner de l'argent 7
10 Par tous les moyens possibles ; 7
         Ce qui fit qu'elle fréquenta 8
         Les dam's du quartier Bréda. 7
III
         Elle y connut Sidonie, 7
         Un' second' Manon Lescaut, 7
15 Qui lui payait son écot 7
         À chaqu' nouvelle infamie. 7
         On dit mêm' qu'ell' lui cherchait 7
         Chaqu'jour un autre… monsieur. 7
IV
         Pour couvrir son industrie 7
20 Et s'établir décemment, 7
         Ell' prend à tempérament 7
         Un commerc' de fruiterie. 7
         Mais ell' n'avait pas de quoi 7
         Payer les hommes de loi. 7
V
25 Alor pour purger son compte, 7
         Ell' song', dans sa méchanc'té 7
         Que l'autre a d'l'argent d'côté 7
         Dans l'sein du Compte d'escompte, 7
         Et s'dit : C'est tout ce qu'il me faut 8
30 En commettant quelques faux. 7
VI
         Puis elle invit' sa compagne, 7
         Dans son cynisme hideux, 7
         À s'en aller toutes deux 7
         Faire un tour à la campagne. 7
35 Comme il faisait un beau ciel 7
         Ça parut tout naturel. 7
VII
         Quoiqu'ell' jouât bien son rôle 7
         En assouvissant sa faim, 7
         L'aubergiste, homme très-fin, 7
40 Lui trouva l'air un peu drôle. 7
         Qu'on vienne après c' renseignement 8
         Nier le pressentiment. 7
VIII
         Madam' Mertens sans défiance 8
         Fit honneur à ce repas 7
45 Qu'elle ne digéra pas, 7
         Comm' l'a prouvé la science ; 7
         Entre autr's ces pommes de terr' 7
         Qu'on leur fit payer très-cher. 7
IX
         Si bien qu'la pauvre gourmande 7
50 Quand on alla s' promener, 7
         Au guid' qui voulait les m'ner 7
         Répondit : Je me l'demande ! 7
         Elle était d' très-bonne humeur 7
         À preuv' qu'ell' cueillait des fleurs. 7
X
55 Bientô', tout' tremblant' de fièvre, 7
         La Frigard plein' d'entregent 7
         Revient sans aucun argent 7
         Et s'en va chez un orfèvre ; 7
         Puis d'un air assez peu franc 7
60 Ell' change un billet d' cent francs. 7
XI
         Pendant trois jours — Chos' qui navre ! — 7
         Un cocher dans la forêt 7
         Vit une femm' qui dormait, 7
         Mais ce n'était qu'un cadavre : 7
65 Et tous fur'nt bientôt certains 7
         Que c'était madam' Mertens. 7
XII
         Trois centimètres d'insectes 7
         La couvraient de toutes parts 7
         Et cet ange aux doux regards 7
70 N'était plus qu'un affreux spectre. 7
         Seul' son ombrelle au soleil 7
         Avait fait croire au sommeil. 7
XIII
         Mais — comble de maladresse ! — 7
         La Frigard sans se méfier 8
75 Chez l'honnête bijoutier 7
         Avait laissé son adresse ; 7
         Et ce morceau de papier 7
         Suffit pour la faire épier. 8
XIV
         L'habile agent, monsieur Claude, 7
80 La voit toucher des coupons, 7
         Et conclut qu'ils n' sont pas bons 7
         Et soupçonne quelque fraude ; 7
         Et rempli d'un zèle ardent 7
         Il la fait mettre dedans. 7
XV
85 Aussitôt elle est traduite 7
         Devant la Cour de Melun ; 7
         Les juges, l'autre après l'un, 7
         L'interrog'nt sur sa conduite ; 7
         Malgré son toupet d'enfer, 7
90 Ils trouv'nt que ça n'est pas clair. 7
XVI
         Alors le procès commence 7
         Et aussi un' grande émotion 8
         Et malgré l'Exposition 8
         Il y vient une foule immense. 8
95 On réserv' dans l'monument 7
         Des plac's au sexe charmant. 7
XVII
         Enfreignant toute défense, 7
         On se press', quoiqu'il fass' chaud, 7
         Ce fameux maîtr' Lachaud 6
100 Est au banc de la défense ; 7
         Et cette célébrité 7
         Pleure avec facilité. 7
XVIII
         La Frigard avec colère, 7
         Quand on lui parl' du forfait, 7
105 Dit : C'est Williams qu'a tout fait. 7
         Recherchez cette [sic] insulaire. 7
         Mais cet enfant d'Albion 7
         N'était q'une invention. 7
XIX
         Comme dans l'affaire Lafarge, 8
110 On procède avec grand soin ; 7
         On interrog' des témoins 7
         À charge et même à décharge 7
         Et des médecins légaux 7
         Portant de sombres bocaux. 7
XX
115 On exhibe, entre les pièces, 7
         Un photographique album 7
         Plein d'un immoral parfum 7
         Et d'cartes de toute espèce. 7
         On voit parmi les viveurs 7
120 Des officiers supérieurs. 8
XXI
         Delarue, élèv' sublime 7
         De Saint-Omer et de Biard, 7
         Fait l'éloge de son art 7
         Et prouve amplement le crime ; 7
125 Et Lasserr' d'amour tremblant 7
         Est un témoin accablant. 7
XXII
         Cet expert des plus lucides 7
         Donne comme un fait certain 7
         Que l'infortuné Mertens 7
130 Avait les pets plus rapides 7
         Et que l'autre avait les o 7
         Bien plus ronds et bien plus gros. 7
XXIII
         Mais on va l'ver la séance, 7
         L' plaidoyer étant fini. 7
135 Monsieur le chef du jury 7
         Dit : Sur mon âme et conscience, 8
         Je le déclare aujourd'hui. 7
         Est-elle coupable ? Oui. 7
XXIV
         Aux travaux qu'on fait de force 7
140 On la condamne pour toujours. 8
         Il n' lui reste plus que l' recours ; 8
         Mais ell' n' mord pas à l'amorce. 7
         Car elle a tout c'qui lui faut ; 7
         Sans ça, ça s'rait l'échafaud. 7
MORALE
145 De cette histoire si triste 7
         La morale la voici : 7
         C'est qu'on en f'ra des récits 7
         Dont frémira la touriste ; 7
         Et que jamais le bonheur 7
150 Ne s' trouv' dans le déshonneur. 7
POST-SCRIPTUM
         Qu'apprends-je par la chronique ? 7
         La Frigard fait des aveux. 7
         Mais qu' Sidonie aux longs cheveux 8
         Soit mort' par l'acide prussique 8
155 Ou par la strangulation, 8
         C'est un' bien mauvaise action. 8
X***.
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