APO_2/APO31
Guillaume Apollinaire
ALCOOLS
1913
Zone
         À la fin tu es las de ce monde ancien
         Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
         Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine
         Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
5 La religion seule est restée toute neuve la religion
         Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
         Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
         L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
         Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
10 D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
         Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
         Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
         Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
         Portraits des grands hommes et mille titres divers
15 J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
         Neuve et propre du soleil elle était le clairon
         Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
         Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
         Le matin par trois fois la sirène y gémit
20 Une cloche rageuse y aboie vers midi
         Les inscriptions des enseignes et des murailles
         Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
         J'aime la grâce de cette rue industrielle
         Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes
25 Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
         Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
         Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
         Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
         Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
30 Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
         Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
         Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
         C'est le beau lys que tous nous cultivons
         C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
35 C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
         C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
         C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
         C'est l'étoile à six branches
         C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
40 C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
         Il détient le record du monde pour la hauteur
         Pupille Christ de l'œil
         Vingtième pupille des siècles il sait y faire
         Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
45 Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
         Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
         Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
         Les anges voltigent autour du joli voltigeur
         Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
50 Flottent autour du premier aéroplane
         Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
         Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie
         L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
         Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
55 À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
         D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
         L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
         Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
         L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
60 Et d'Amérique vient le petit colibri
         De Chine sont venus les pihis longs et souples
         Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
         Puis voici la colombe esprit immaculé
         Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
65 Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
         Un instant voile tout de son ardente cendre
         Les sirènes laissant les périlleux détroits
         Arrivent en chantant bellement toutes trois
         Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
70 Fraternisent avec la volante machine
         Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
         Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
         L'angoisse de l'amour te serre le gosier
         Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
75 Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
         Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
         Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
         Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
         C'est un tableau pendu dans un sombre musée
80 Et quelquefois tu vas le regarder de près
         Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
         C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté
         Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
         Le sang de votre Sacré-Cœur m'a inondé à Montmartre
85 Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
         L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
         Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse
         C'est toujours près de toi cette image qui passe
         Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
90 Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
         Avec tes amis tu te promènes en barque
         L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
         Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
         Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
95 Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
         Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
         Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
         La cétoine qui dort dans le cœur de la rose
         Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
100 Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis
         Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
         Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
         Et tu recules aussi dans ta vie lentement
         En montant au Hradchin et le soir en écoutant
105 Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
         Te voici à Marseille au milieu des pastèques
         Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant
         Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
         Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
110 Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
         On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
         Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda
         Tu es à Paris chez le juge d'instruction
         Comme un criminel on te met en état d'arrestation
115 Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
         Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
         Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
         J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
         Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
120 Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté
         Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
         Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
         Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
         Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
125 Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
         Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
         Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur
         Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
         Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
130 Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
         Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
         Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
         Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
         Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
135 Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
         Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
         Tu es la nuit dans un grand restaurant
         Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
         Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
140 Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey
         Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées
         J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
         J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
         Tu es seul le matin va venir
145 Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
         La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
         C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive
         Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
         Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
150 Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
         Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
         Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
         Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
         Adieu Adieu
155 Soleil cou coupé
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie