APO_2/APO44
Guillaume Apollinaire
ALCOOLS
1913
La maison des morts
A Maurice Raynal
         S'étendant sur les côtés du cimetière
         La maison des morts l'encadrait comme un cloître
         A l'intérieur de ses vitrines
         Pareilles à celles des boutiques de modes
5 Au lieu de sourire debout
         Les mannequins grimaçaient pour l'éternité
         Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
         J'étais entré pour la première fois et par hasard
         Dans ce cimetière presque désert
10 Et je claquais des dents
         Devant toute cette bourgeoisie
         Exposée et vêtue le mieux possible
         En attendant la sépulture
         Soudain
15 Rapide comme ma mémoire
         Les yeux ses rallumèrent
         De cellule vitrée en cellule vitrée
         Le ciel se peupla d'une apocalypse
         Vivace
20 Et la terra plate à l'infini
         Comme avant Galilée
         Se couvrit de mille mythologies immobiles
         Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
         Et les morts m'accostèrent
25 Avec des mines de l'autre monde
         Mais leur visage et leurs attitudes
         Devinrent bientôt moins funèbres
         Le ciel et la terre perdirent
         Leur aspect fantasmagorique
30 Les morts se réjouissaient
         De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière
         Ils riaient de voir leur ombre et l'observaient
         Comme si véritablement
         C'eût été leur vie passée
35 Alors je les dénombrai
         Ils étaient quarante-neuf hommes
         Femmes et enfants
         Qui embellissaient à vue d'œil
         Et me regardaient maintenant
40 Avec tant de cordialité
         Tant de tendresse même
         Que les prenant en amitié
         Tout à coup
         Je les invitai à une promenade
45 Loin des arcades de leur maison
         Et tous bras dessus bras dessous
         Fredonnant des airs militaires
         Oui tous vos péchés sont absous
         Nous quittâmes le cimetière
50 Nous traversâmes la ville
         Et rencontrions souvent
         Des parents des amis qui se joignaient
         A la petite troupe des morts récents
         Tous étaient si gais
55 Si charmants si bien portants
         Que bien malin qui aurait pu
         Distinguer les morts des vivants
         Puis dans la campagne
         On s'éparpilla
60 Deux chevau-légers nous joignirent
         On leur fit fête
         Ils coupèrent du bois de viorne
         Et de sureau
         Dont ils firent des sifflets
65 Qu'ils distribuèrent aux enfants
         Plus tard dans un bal champêtre
         Les couples mains sur les épaules
         Dansèrent au son aigre des cithares
         Ils n'avaient pas oublié la danse
70 Ces morts et ces mortes
         On buvait aussi
         Et de temps à autre une cloche
         Annonçait qu'un autre tonneau
         Allait être mis en perce
75 Une morte assise sur un banc
         Près d'un buisson d'épine-vinette
         Laissait un étudiant
         Agenouillé à ses pieds
         Lui parler de fiançailles
80 Je vous attendrai
         Dix ans vingt ans s'il le faut
         Votre volonté sera la mienne
         Je vous attendrai
         Toute votre vie
85 Répondait la morte
         Des enfants
         De ce monde ou bien de l'autre
         Chantaient de ces rondes
         Aux paroles absurdes et lyriques
90 Qui sans doute sont les restes
         Des plus anciens monuments poétiques
         De l'humanité
         L'étudiant passa une bague
         A l'annulaire de la jeune morte
95 Voici le gage de mon amour
         De nos fiançailles
         Ni le temps ni l'absence
         Ne nous feront oublier nos promesses
         Et un jour nous auront une belle noce
100 Des touffes de myrte
         A nos vêtements et dans vos cheveux
         Un beau sermon à l'église
         De longs discours après le banquet
         Et de la musique
105 De la musique
         Nos enfants
         Dit la fiancée
         Seront plus beaux plus beaux encore
         Hélas! la bague était brisée
110 Que s'ils étaient d'argent ou d'or
         D'émeraude ou de diamant
         Seront plus clairs plus clairs encore
         Que les astres du firmament
         Que la lumière de l'aurore
115 Que vos regards mon fiancé
         Auront meilleure odeur encore
         Hélas! la bague était brisée
         Que le lilas qui vient d'éclore
         Que le thym la rose ou qu'un brin
120 De lavande ou de romarin
         Les musiciens s'en étant allés
         Nous continuâmes la promenade
         Au bord d'un lac
         On s'amusa à faire des ricochets
125 Avec des cailloux plats
         Sur l'eau qui dansait à peine
         Des barques étaient amarrées
         Dans un havre
         On les détacha
130 Après que toute la troupe se fut embarquée
         Et quelques morts ramaient
         Avec autant de vigueur que les vivants
         A l'avant du bateau que je gouvernais
         Un mort parlait avec une jeune femme
135 Vêtue d'une robe jaune
         D'un corsage noir
         Avec des rubans bleus et d'un chapeau gris
         Orné d'une seule petite plume défrisée
         Je vous aime
140 Disait-il
         Comme le pigeon aime la colombe
         Comme l'insecte nocturne
         Aime la lumière
         Trop tard
145 Répondait la vivante
         Repoussez repoussez cet amour défendu
         Je suis mariée
         Voyez l'anneau qui brille
         Mes mains tremblent
150 Je pleure et je voudrais mourir
         Les barques étaient arrivées
         A un endroit où les chevau-légers
         Savaient qu'un écho répondait de la rive
         On ne se lassait point de l'interroger
155 Il y eut des questions si extravagantes
         Et des réponses tellement pleines d'à-propos
         Que c'était à mourir de rire
         Et le mort disait à la vivante
         Nous serions si heureux ensemble
160 Sur nous l'eau se refermera
         Mais vous pleurez et vos mains tremblent
         Aucun de nous ne reviendra
         On reprit terre et ce fut le retour
         Les amoureux s'entr'aimaient
165 Et par couples aux belles bouches
         Marchaient à distances inégales
         Les morts avaient choisi les vivantes
         Et les vivants
         Des mortes
170 Un genévrier parfois
         Faisait l'effet d'un fantôme
         Les enfants déchiraient l'air
         En soufflant les joues creuses
         Dans leurs sifflets de viorne
175 Ou de sureau
         Tandis que les militaires
         Chantaient des tyroliennes
         En se répondant comme on le fait
         Dans la montagne
180 Dans la ville
         Notre troupe diminua peu à peu
         On se disait
         Au revoir
         A demain
185 A bientôt
         Bientôt entraient dans les brasseries
         Quelques-uns nous quittèrent
         Devant une boucherie canine
         Pour y acheter leur repas du soir
190 Bientôt je restai seul avec ces morts
         Qui s'en allaient tout droit
         Au cimetière
        
         Sous les Arcades
195 Je les reconnus
         Couchés
         Immobiles
         Et bien vêtus
         Attendant la sépulture derrière les vitrines
200 Ils ne se doutaient pas
         De ce qui s'était passé
         Mais les vivants en gardaient le souvenir
         C'était un bonheur inespéré
         Et si certain
205 Qu'ils ne craignaient point de le perdre
         Ils vivaient si noblement
         Que ceux qui la veille encore
         Les regardaient comme leurs égaux
         Ou même quelque chose de moins
210 Admiraient maintenant
         Leur puissance leur richesse et leur génie
         Car y a-t-il rien qui vous élève
         Comme d'avoir aimé un mort ou une morte
         On devient si pur qu'on en arrive
215 Dans les glaciers de la mémoire
         A se confondre avec le souvenir
         On est fortifié pour la vie
         Et l'on n'a plus besoin de personne
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