APO_2/APO46
Guillaume Apollinaire
ALCOOLS
1913
Cortège
A M. Léon Bailby
         Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
         Qui nidifie en l'air
         A la limite où notre sol brille déjà
         Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
5 Quand tu lèves la tête
         Et moi aussi de près je suis sombre et terne
         Une brume qui vient d'obscurcir les lanternes
         Une main qui tout à coup se pose devant les yeux
         Une voûte entre vous et toutes les lumières
10 Et je m'éloignerai m'illuminant au milieu d'ombres
         Et d'alignements d'yeux des astres bien-aimés
         Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
         Qui nidifie en l'air
         A la limite où brille déjà ma mémoire
15 Baisse ta deuxième paupière
         Ni à cause du soleil ni à cause de la terre
         Mais pour ce feu oblong dont l'intensité ira s'augmentant
         Au point qu'il deviendra un jour l'unique lumière
         Un jour
20 Un jour je m'attendais moi-même
         Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
         Pour que je sache enfin celui-là que je suis
         Moi qui connais les autres
         Je les connais par les cinq sens et quelques autres
25 Il me suffit de voir leur pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliers
         De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux
         De voir leur langue quand il me plaît de faire le médecin
         Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète
         Les vaisseaux des armateurs la plume de mes confrères
30 La monnaie des aveugles les mains des muets
         Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l'écriture
         Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans
         Il me suffit de sentir l'odeur de leurs églises
         L'odeur des fleuves dans leurs villes
35 Le parfum des fleurs dans les jardins publics
         O Corneille Agrippa l'odeur d'un petit chien m'eût suffi
         Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne
         Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline
         Qui t'inspirait l'erreur touchant toutes les femmes
40 Il me suffit de goûter la saveur de laurier qu'on cultive pour que j'aime ou que je bafoue
         Et de toucher les vêtements
         Pour ne pas douter si l'on est frileux ou non
         O gens que je connais
         Il me suffit d'entendre le bruit de leurs pas
45 Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu'ils ont prise
         Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit
         De ressusciter les autres
         Un jour je m'attendais moi-même
         Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
50 Et d'un lyrique pas s'avançaient ceux que j'aime
         Parmi lesquels je n'étais pas
         Les géants couverts d'algues passaient dans leurs villes
         Sous-marines où les tours seules étaient des îles
         Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs
55 Coulait sang de mes veines et fait battre mon cœur
         Puis sur cette terre il venait mille peuplades blanches
         Dont chaque homme tenait une rose à la main
         Et le langage qu'ils inventaient en chemin
         Je l'appris de leur bouche et je le parle encore
60 Le cortège passait et j'y cherchais mon corps
         Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
         Amenaient un à un les morceaux de moi-même
         On me bâtit peu à peu comme on élève une tour
         Les peuples s'entassaient et je parus moi-même
65 Qu'ont formé tous les corps et les choses humaines
         Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes
         Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
         Et détournant mes yeux de ce vide avenir
         En moi-même je vois tout le passé grandir
70 Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore
         Près du passé luisant demain est incolore
         Il est informe aussi près de ce qui parfait
         Présente tout ensemble et l'effort et l'effet
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