APO_2/APO48
Guillaume Apollinaire
ALCOOLS
1913
Le voyageur
A Fernand Fleuret
         Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
         La vie est variable aussi bien que l'Euripe
         Tu regardais un banc de nuages descendre
         Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futures
5 Et de tous ces regrets de tous ces repentirs
         Te souviens-tu
         Vagues poissons arqués fleurs surmarines
         Une nuit c'était la mer
         Et les fleuves s'y répandaient
10 Je m'en souviens je m'en souviens encore
         Un soir je descendis dans une auberge triste
         Auprès de Luxembourg
         Dans le fond de la salle il s'envolait un Christ
         Quelqu'un avait un furet
15 Un autre un hérisson
         L'on jouait aux cartes
         Et toi tu m'avais oublié
         Te souviens-tu du long orphelinat des gares
         Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient
20 Et vomissaient la nuit le soleil des journées
         O matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons
         Souvenez-vous-en
         Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés
         Deux matelots qui ne s'étaient jamais parlé
25 Le plus jeune en mourant tomba sur le côté
         O vous chers compagnons
         Sonneries électriques des gares chant des moissonneuses
         Traîneau d'un boucher régiment des rues sans nombre
         Cavalerie des ponts nuits livides de l'alcool
30 Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles
         Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages
         Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombres
         J'écoutais cette nuit au déclin de l'été
         Un oiseau langoureux et toujours irrité
35 Et le bruit éternel d'un fleuve large et sombre
         Mais tandis que mourants roulaient vers l'estuaire
         Tous les regards tous les regards de tous les yeux
         Les bords étaient déserts herbus silencieux
         Et la montagne à l'autre rive était très claire
40 Alors sans bruit sans qu'on pût voir rien de vivant
         Contre le mont passèrent des ombres vivaces
         De profil ou soudain tournant leurs vagues faces
         Et tenant l'ombre de leurs lances en avant
         Les ombres contre le mont perpendiculaire
45 Grandissaient ou parfois s'abaissaient brusquement
         Et ces ombres barbues pleuraient humainement
         En glissant pas à pas sur la montagne claire
         Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies
         Te souviens-tu du jour où une vieille abeille tomba dans le feu
50 C'était tu t'en souviens à la fin de l'été
         Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés
         L'aîné portait au cou une chaîne de fer
         Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse
         Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
55 La vie est variable aussi bien que l'Euripe
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie