APO_2/APO57
Guillaume Apollinaire
ALCOOLS
1913
Le larron
CHŒUR
         Maraudeur étranger malheureux malhabile 12
         Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits 12
         Mais puisque tu as faim que tu es en exil 12
         Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui 12
LARRON
5 Je confesse le vol des fruits doux des fruits mûrs 12
         Mais ce n'est pas l'exil que je viens simuler 12
         Et sachez que j'attends de moyennes tortures 12
         Injustes si je rends tout ce que j'ai volé 12
VIEILLARD
         Issu de l'écume des mers comme Aphrodite 12
10 Sois docile puisque tu es beau Naufragé 12
         Vois les sages te font des gestes socratiques 12
         Vous parlerez d'amour quand il aura mangé 12
CHŒUR
         Maraudeur étranger malhabile et malade 12
         Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit 12
15 Qui charma de lueurs Zacinthe et les Cyclades 12
         As-tu feint d'avoir faim quand tu volas les fruits 12
LARRON
         Possesseurs de fruits mûrs que dirai-je aux insultes 12
         Ouïr ta voix ligure en nénie ô maman 12
         Puisqu'ils n'eurent enfin la pubère et l'adulte 12
20 De prétexte sinon de s'aimer nuitamment 12
         Il y avait des fruits tout ronds comme des âmes 12
         Et des amandes de pomme de pin jonchaient 12
         Votre jardin marin où j'ai laissé mes rames 12
         Et mon couteau punique au pied de ce pêcher 12
25 Les citrons couleur d'huile et à saveur d'eau froide 12
         Pendaient parmi les fleurs des citronniers tordus 12
         Les oiseaux de leur bec ont blessé vos grenades 12
         Et presque toutes les figues étaient fendues 12
L'ACTEUR
         Il entra dans la salle aux fresques qui figurent 12
30 L'inceste solaire et nocturne dans les nues 12
         Assieds-toi là pour mieux ouïr les voix ligures 12
         Au son des cinyres des Lydiennes nues 12
         Or les hommes ayant des masques de théâtre 12
         Et les femmes ayant des colliers où pendaient 12
35 La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre 12
         Parlaient entre eux le langage de la Chaldée 12
         Les autans langoureux dehors feignaient l'automne 12
         Les convives c'étaient tant de couples d'amants 12
         Qui dirent tour à tour Voleur je te pardonne 12
40 Reçois d'abord le sel puis le pain de froment 12
         Le brouet qui froidit sera fade à tes lèvres 12
         Mais l'outre en peau de bouc maintient frais le vin blanc 12
         Par ironie veux-tu qu'on serve un plat de fèves 12
         Ou des beignets de fleurs trempés dans du miel blond 12
45 Une femme lui dit Tu n'invoques personne 12
         Crois-tu donc au hasard qui coule au sablier 12
         Voleur connais-tu mieux les lois malgré les hommes 12
         Veux-tu le talisman heureux de mon collier 12
         Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques 12
50 Emplissez de noix la besace du héros 12
         Il est plus noble que le paon pythagorique 12
         Le dauphin la vipère mâle ou le taureau 12
         Qui donc es-tu toi qui nous vins grâce au vent scythe 12
         Il en est tant venu par la route ou la mer 12
55 Conquérants égarés qui s'éloignaient trop vite 12
         Colonnes de clins d'yeux qui fuyaient aux éclairs 12
CHŒUR
         Un homme bègue ayant au front deux jets de flammes 12
         Passa menant un peuple infime pour l'orgueil 12
         De manger chaque jour les cailles et la manne 12
60 Et d'avoir vu la mer ouverte comme un œil 12
         Les puiseurs d'eau barbus coiffés de bandelettes 12
         Noires et blanches contre les maux et les sorts 12
         Revenaient de l'Euphrate et les yeux des chouettes 12
         Attiraient quelquefois les chercheurs de trésors 12
65 Cet insecte jaseur ô poète barbare 12
         Regagnait chastement à l'heure d'y mourir 12
         La forêt précieuse aux oiseaux gemmipares 12
         Aux crapauds que l'azur et les sources mûrirent 12
         Un triomphe passait gémir sous l'arc-en-ciel 12
70 Avec de blêmes laurés debout dans les chars 12
         Les statues suant les scurriles les agnelles 12
         Et l'angoisse rauque des paonnes et des jars 12
         Les veuves précédaient en égrenant des grappes 12
         Les évêques noir révérant sans le savoir 12
75 Au triangle isocèle ouvert au mors des chapes 12
         Pallas et chantaient l'hymne à la belle mais noire 12
         Les chevaucheurs nous jetèrent dans l'avenir 12
         Les alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs 12
         Nous aurons des baisers florentins sans le dire 12
80 Mais au jardin ce soir tu vins sage et voleur 12
         Ceux de ta secte adorent-ils un signe obscène 12
         Belphégor le soleil le silence ou le chien 12
         Cette furtive ardeur des serpents qui s'entr'aiment 12
L'ACTEUR
         Et le larron des fruits cria Je suis chrétien 12
CHŒUR
85 Ah! Ah! les colliers tinteront cherront les masques 12
         Va-t'en va-t'en contre le feu l'ombre prévaut 12
         Ah! Ah! le larron de gauche dans la bourrasque 12
         Rira de toi comme hennissent les chevaux 12
FEMME
         Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques 12
90 Emplissez de noix la besace du héros 12
         Il est plus noble que le paon pythagorique 12
         Le dauphin la vipère mâle ou le taureau 12
CHŒUR
         Ah! Ah! nous secouerons toute la nuit les sistres 12
         La voix ligure était-ce donc un talisman 12
95 Et si tu n'es pas de droite tu es sinistre 12
         Comme une tache grise ou le pressentiment 12
         Puisque l'absolu choit la chute est une preuve 12
         Qui double devient triple avant d'avoir été 12
         Nous avouerons que les grossesses nous émeuvent 12
100 Les ventres pourront seuls nier l'aséité 12
         Vois les vases sont pleins d'humides fleurs morales 12
         Va-t'en mais dénudé puisque tout est à nous 12
         Ouïs du chœur des vents les cadences plagales 12
         Et prends l'arc pour tuer l'unicorne ou le gnou 12
105 L'ombre équivoque et tendre est le deuil de ta chair 12
         Et sombre elle est humaine et puis la nôtre aussi 12
         Va-t'en le crépuscule a des lueurs légères 12
         Et puis aucun de nous ne croirait tes récits 12
         Il brillait et attirait comme la pantaure 12
110 Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée 12
         Et les femmes la nuit feignant d'être des taures 12
         L'eussent aimé comme on l'aima puisqu'en effet 12
         Il était pâle il était beau comme un roi ladre 12
         Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée 12
115 La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre 12
         Au lieu du roseau triste et du funèbre faix 12
         Que n'alla-t-il vivre à la cour du roi D'Édesse 12
         Maigre et magique il eût scruté le firmament 12
         Pâle et magique il eût aimé des poétesses 12
120 Juste et magique il eût épargné les démons 12
         Va-t'en errer crédule et roux avec ton ombre 12
         Soit! la triade est mâle et tu es vierge et froid 12
         Le tact est relatif mais la vue est oblongue 12
         Tu n'as de signe que le signe de la croix 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie