APO_2/APO61
Guillaume Apollinaire
ALCOOLS
1913
L'ermite
A Félix Fénéon.
         Un ermite déchaux près d'un crâne blanchi 12
         Cria Je vous maudis martyres et détresses 12
         Trop de tentations malgré moi me caressent 12
         Tentations de lune et de logomachies 12
5 Trop d'étoiles s'enfuient quand je dis mes prières 12
         Ô chef de morte Ô vieil ivoire Orbites Trous 12
         Des narines rongées J'ai faim Mes cris s'enrouent 12
         Voici donc pour mon jeûne un morceau de gruyère 12
         Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher 12
10 Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses 12
         Et c'est le soir les fleurs de jour déjà se closent 12
         Et les souris dans l'ombre incantent le plancher 12
         Les humains savent tant de jeux l'amour la mourre 12
         L'amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie 12
15 La mourre jeu du nombre illusoire des doigts 12
         Saigneur faites Seigneur qu'un jour je m'énamoure 12
         J'attends celle qui me tendra ses doigts menus 12
         Combien de signes blancs aux ongles les paresses 12
         Les mensonges pourtant j'attends qu'elle les dresse 12
20 Ses mains énamourées devant moi l'Inconnue 12
         Seigneur que t'ai-je fait Vois Je suis unicorne 12
         Pourtant malgré son bel effroi concupiscent 12
         Comme un poupon chéri mon sexe est innocent 12
         D'être anxieux seul et debout comme une borne 12
25 Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui 12
         La robe sans couture éteignez les ardeurs 12
         Au puits vont se noyer tant de tintements d'heures 12
         Quand isochrones choient des gouttes d'eau de pluie 12
         J'ai veillé trente nuits sous les lauriers-roses 12
30 As-tu sué du sang Christ dans Gethsémani 12
         Crucifié réponds Dis non Moi je le nie 12
         Car j'ai trop espéré en vain l'hématidrose 12
         J'écoutais à genoux toquer les battements 12
         Du cœur le sang roulait toujours en ses artères 12
35 Qui sont de vieux coraux ou qui sont des clavaires 12
         Et mon aorte était avare éperdument 12
         Une goutte tomba Sueur Et sa couleur 12
         Lueur Le sang si rouge et j'ai ri des damnés 12
         Puis enfin j'ai compris que je saignais du nez 12
40 A cause des parfums violents de mes fleurs 12
         Et j'ai ri du vieil ange qui n'est point venu 12
         De vol très indolent me tendre un beau calice 12
         J'ai ri de l'aile grise et j'ôte mon cilice 12
         Tissé de crins soyeux par de cruels canuts 12
45 Vertuchou Riotant des vulves des papesses 12
         De saintes sans tétons j'irai vers les cités 12
         Et peut-être y mourir pour ma virginité 12
         Parmi les mains les peaux les mots et les promesses 12
         Malgré les autans bleus je me dresse divin 12
50 Comme un rayon de lune adoré par la mer 12
         En vain j'ai supplié tous les saints aémères 12
         Aucun n'a consacré mes doux pains sans levain 12
         Et je marche Je fuis ô nuit Lilith ulule 12
         Et clame vainement et je vois de grands yeux 12
55 S'ouvrir tragiquement Ô nuit je vois tes cieux 12
         S'étoiler calmement de splendides pilules 12
         Un squelette de reine innocente est pendu 12
         A un long fil d'étoile en désespoir sévère 12
         La nuit les bois sont noirs et se meurt l'espoir vert 12
60 Quand meurt les jour avec un râle inattendu 12
         Et je marche je fuis ô jour l'émoi de l'aube 12
         Ferma le regard fixe et doux de vieux rubis 12
         Des hiboux et voici le regard des brebis 12
         Et des truies aux tétins roses comme des lobes 12
65 Des corbeaux éployés comme des tildes font 12
         Une ombre vaine aux pauvres champs de seigle mûr 12
         Non loin des bourgs où des chaumières sont impures 12
         D'avoir des hiboux morts cloués à leur plafond 12
         Mes kilomètres longs Mes tristesses plénières 12
70 Les squelettes de doigts terminant les sapins 12
         Ont égaré ma route et mes rêves poupins 12
         Souvent et j'ai dormi au sol des sapinières 12
         Enfin Ô soir pâmé Au bout de mes chemins 12
         La ville m'apparut très grave au son des cloches 12
75 Et ma luxure meurt à présent que j'approche 12
         En entrant j'ai béni les foules des deux mains 12
         Cité j'ai ri de tes palais tels que des truffes 12
         Blanches au sol fouillé de clairières bleues 12
         Or mes désirs s'en vont tous à la queue leu leu 12
80 Ma migraine pieuse a coiffé sa cucuphe 12
         Car toutes sont venues m'avouer leurs péchés 12
         Et Seigneur je suis saint par le vœu des amantes 12
         Zélotide et Lorie Louise et Diamante 12
         Ont dit Tu peux savoir ô toi l'effarouché 12
85 Ermite absous nos fautes jamais vénielles 12
         Ô toi le pur et le contrit que nous aimons 12
         Sache nos cœurs sache les jeux que nous aimons 12
         Et nos baisers quintessenciés comme du miel 12
         Et j'absous les aveux pourpres comme leur sang 12
90 Des poétesses nues des fées des fornarines 12
         Aucun pauvre désir ne gonfle ma poitrine 12
         Lorsque je vois le soir les couples s'enlaçant 12
         Car je ne veux plus rien sinon laisser se clore 12
         Mes yeux couple lassé au verger pantelant 12
95 Plein du râle pompeux des groseillers sanglants 12
         Et de la sainte cruauté des passiflores 12
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