APO_2/APO63
Guillaume Apollinaire
ALCOOLS
1913
L'Émigrant de Landor Road
A André Billy.
         Le chapeau à la main il entra du pied droit 12
         Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi 12
         Ce commerçant venait de couper quelques têtes 12
         De mannequins vêtus comme il faut qu'on se vête 12
5 La foule en tous les sens remuait en mêlant 12
         Des ombres sans amour qui se traînaient par terre 12
         Et des mains vers le ciel pleins de lacs de lumière 12
         S'envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs 12
         Mon bateau partira demain pour l'Amérique 12
10 Et je ne reviendrai jamais 8
         Avec l'argent gardé dans les prairies lyriques 12
         Guider mon ombre aveugle en ces rues que j'aimais 12
         Car revenir c'est bon pour un soldat des Indes 12
         Les boursiers ont vendu tous mes crachats d'or fin 12
15 Mais habillé de neuf je veux dormir enfin 12
         Sous des arbres pleins d'oiseaux muets et de singes 12
         Les mannequins pour lui s'étant déshabillés 12
         Battirent leurs habits puis les lui essayèrent 12
         Le vêtement d'un lord mort sans avoir payé 12
20 Au rabais l'habilla comme un millionnaire 12
         Au dehors les années 6
         Regardaient la vitrine 6
         Les mannequins victimes 6
         Et passaient enchaînées 6
25 Intercalées dans l'an c'étaient les journées neuves 12
         Les vendredis sanglants et lents d'enterrements 12
         De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent 12
         Quand la femme du diable a battu son amant 12
         Puis dans un port d'automne aux feuilles indécises 12
30 Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi 12
         Sur le pont du vaisseau il posa sa valise 12
         Et s'assit 3
         Les vents de l'Océan en soufflant leurs menaces 12
         Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés 12
35 Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses 12
         Et d'autres en pleurant s'étaient agenouillés 12
         Il regarda longtemps les rives qui moururent 12
         Seuls des bateaux d'enfants tremblaient à l'horizon 12
         Un tout petit bouquet flottant à l'aventure 12
40 Couvrit l'Océan d'une immense floraison 12
         Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire 12
         Jouer dans d'autres mers parmi tous les dauphins 12
         Et l'on tissait dans sa mémoire 8
         Une tapisserie sans fin 8
45 Qui figurait son histoire 7
         Mais pour noyer changées en poux 8
         Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent 12
         Il se maria comme un doge 8
         Aux cris d'une sirène moderne sans époux 13
50 Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales 12
         Jusqu'à l'aube ont guetté de loin avidement 12
         Des cadavres de jours rongés par les étoiles 12
         Parmi le bruit des flots et des derniers serments 12
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