APO_2/APO99
Guillaume Apollinaire
ALCOOLS
1913
Vendémiaire
         Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi
         Je vivais à l'époque où finissaient les rois
         Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes
         Et trois fois courageux devenaient trismégistes
5 Que Paris était beau à la fin de septembre
         Chaque nuit devenait une vigne où les pampres
         Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut
         Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux
         De ma gloire attendaient la vendange de l'aube
10 Un soir passant le long des quais déserts et sombres
         En rentrant à Auteuil j'entendis une voix
         Qui chantait gravement se taisant quelquefois
         Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine
         La plainte d'autres voix limpides et lointaines
15 Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris
         Qu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris
         J'ai soif villes de France et d'Europe et du monde
         Venez toutes couler dans ma gorge profonde
         Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris
20 Vendangeait le raisin le plus doux de la terre
         Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent
         Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes
         Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants
         Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleil
25 Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille
         Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles
         Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas
         Et d'amont en aval nos pensées ô rivières
         Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées
30 Aux doigts allongés nos mains les clochers
         Et nous t'apportons aussi cette souple raison
         Que le mystère clôt comme une porte la maison
         Ce mystère courtois de la galanterie
         Ce mystère fatal fatal d'une autre vie
35 Double raison qui est au-delà de la beauté
         Et que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient
         Double raison de la Bretagne où lame à lame
         L'océan châtre peu à peu l'ancien continent
         Et les villes du Nord répondirent gaiement
40 Ô Paris nous voici boissons vivantes
         Les viriles cités où dégoisent et chantent
         Les métalliques saints de nos saintes usines
         Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées
         Comme fit autrefois l'Ixion mécanique
45 Et nos mains innombrables
         Usines manufactures fabriques mains
         Où les ouvriers nus semblables à nos doigts
         Fabriquent du réel à tant par heure
         Nous te donnons tout cela
50 Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières
         Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières
         Désaltère-toi Paris avec les divines paroles
         Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent
         Toujours le même culte de sa mort renaissant
55 Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang
         Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur
         Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrir
         Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrit
         Les villes du Midi répondirent alors
60 Noble Paris seule raison qui vis encore
         Qui fixes notre humeur selon ta destinée
         Et toi qui te retires Méditerranée
         Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties
         Ces très hautes amours et leur danse orpheline
65 Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes
         Et un râle infini qui venait de Sicile
         Signifiait en battement d'ailes ces paroles
         Les raisins de nos vignes on les a vendangés
         Et ces grappes de morts dont les grains allongés
70 Ont la saveur du sang de la terre et du sel
         Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel
         Obscurci de nuées faméliques
         Que caresse Ixion le créateur oblique
         Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique
75 Ô raisins Et ces yeux ternes et en famille
         L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent
         Mais où est le regard lumineux des sirènes
         Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là
         Il ne tournera plus sur l'écueil de Scylla
80 Où chantaient les trois voix suaves et sereines
         Le détroit tout à coup avait changé de face
         Visages de la chair de l'onde de tout
         Ce que l'on peut imaginer
         Vous n'êtes que des masques sur des faces masquées
85 Il souriait jeune nageur entre les rives
         Et les noyés flottant sur son onde nouvelle
         Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives
         Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueil
         A leurs pâles époux couchés sur les terrasses
90 Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil
         Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres
         Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts
         Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiver
         Et j'entendis soudain ta voix impérieuse
95 O Rome
         Maudire d'un seul coup mes anciennes pensées
         Et le ciel où l'amour guide les destinées
         Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croix
         Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican
100 Macèrent dans le vin que je t'offre et qui a
         La saveur du sang pur de celui qui connaît
         Une autre liberté végétale dont tu
         Ne sais pas que c'est elle la suprême vertu
         Une couronne du trirègne est tombée sur les dalles
105 Les hiérarques la foulent sous leurs sandales
         Ô splendeur démocratique qui pâlit
         Vienne le nuit royale où l'on tuera les bêtes
         La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe
         Une foule de rois ennemis et cruels
110 Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle
         Sortiront de la terre et viendront dans les airs
         Pour boire de mon vin par deux fois millénaire
         La Moselle et le Rhin se joignent en silence
         C'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence
115 Et moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil
         Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles
         Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière
         Qui joignait la limpidité de ces rivières
         O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui
120 Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord
         Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible
         Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir
         Tu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe
         Parce que tu es beau et que seul tu es noble
125 Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenir
         Et tous mes vignerons dans ces belles maisons
         Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux
         Dans ces belles maisons nettement blanches et noires
         Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire
130 Mais nous liquides mains jointes pour la prière
         Nous menons vers le sel les eaux aventurières
         Et la ville entre nous comme entre des ciseaux
         Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux
         Dont quelque sifflement lointain parfois s'élance
135 Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence
         Les villes répondaient maintenant par centaines
         Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines
         Et Trèves la ville ancienne
         A leur voix mêlait la sienne
140 L'univers tout entier concentré dans ce vin
         Qui contenait les mers les animaux les plantes
         Les cités les destins et les astres qui chantent
         Les hommes à genoux sur la rive du ciel
         Et le docile fer notre bon compagnon
145 Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même
         Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front
         L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante
         Tous les noms six par six les nombres un à un
         Des kilos de papier tordus comme des flammes
150 Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements
         Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemment
         Des armées rangées en bataille
         Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres
         Au bord des yeux de celle que j'aime tant
155 Les fleurs qui s'écrient hors de bouches
         Et tout ce que je ne sais pas dire
         Tout ce que je ne connaîtrai jamais
         Tout cela tout cela changé en ce vin pur
         Dont Paris avait soif
160 Me fut alors présenté
         Actions belles journées sommeils terribles
         Végétation Accouplements musiques éternelles
         Mouvements Adorations douleur divine
         Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez
165 Je vous ai bus et ne fut pas désaltéré
         Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers
         Je suis ivre d'avoir bu tout l'univers
         Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres
         Écoutez-moi je suis le gosier de Paris
170 Et je boirai encore s'il me plaît l'univers
         Écoutez mes chants d'universelle ivrognerie
         Et la nuit de septembre s'achevait lentement
         Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine
         Les étoiles mouraient le jour naissait à peine
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CRISCO - Université de Caen Normandie