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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
La Bête
         Paris, toujours expert dans l'art de louanger, 12
         A reçu je ne sais quel sublime étranger : 12
         Il n'importe, un grand-duc, un roi, quelque lord-maire, 12
         Un des triomphateurs heureux que la Chimère 12
5 Baise avec frénésie et qui sortent des rangs, 12
         Premiers rôles parmi les vagues figurants. 12
         Or le chef de l'État, pour fêter sa fortune, 12
         A voulu que ce soir l'Opéra donnât une 12
         Représentation superbe de gala, 12
10 Et tout fut pour le mieux, car on se régala 12
         Des chanteurs dont la voix est le moins enrouée. 12
         C'est fini, maintenant, et la farce est jouée, 12
         Et rois, danseuses, peuple en criant accouru, 12
         Tout est rentré dans l'ombre et tout a disparu 12
15 Et l'on a rangé, las de leurs ardentes luttes, 12
         Les violons pleurants, les tambours et les flûtes. 12
         La plainte des hautbois pensifs, le chant des cors 12
         Se sont tus, et l'on a retourné les décors 12
         Où l'on vit parader le ténor et l'étoile, 12
20 Et sur la scène obscure on a levé la toile. 12
         Maintenant le troupeau des invités descend 12
         L'escalier monstrueux, énorme, incandescent, 12
         Brillant comme le feu dans la rouge fournaise, 12
         Dont l'enchevêtrement eût charmé Véronèse. 12
25 Les balustres d'onyx élancés et rampants 12
         Se croisent là, pareils à des nœuds de serpents ; 12
         Les feux des chandeliers frémissants et des lustres 12
         Se reflètent parmi les rougeurs des balustres ; 12
         Les marches semblent fuir au loin vers les sommets 12
30 D'une étrange Babel qu'on ne verra jamais. 12
         Lumineux, au-dessus des foules prosaïques 12
         L'avant-foyer étend l'or de ses mosaïques. 12
         Le chœur des invités descend. Les diamants 12
         Sur tout ce monde heureux jettent leurs feux charmants. 12
35 Comme le printemps fou des campagnes fleuries, 12
         Les uniformes sont couverts de broderies, 12
         Et des balcons de bronze et des longs promenoirs 12
         S'écoule avec lenteur le flot des habits noirs, 12
         Qui défilent devant les marbres des pilastres, 12
40 Éclatants de rubans, tout éclaboussés d'astres ; 12
         Et dans ce tourbillon, les rires ingénus, 12
         Les bras nus, les beaux cous de neige, les seins nus, 12
         Les regards de pervenche où sommeillent des âmes, 12
         Les épaules où les colliers jettent des flammes, 12
45 Les robes où frémit la dentelle d'argent 12
         Passent dans le triomphe et dans l'éclair changeant. 12
         L'œil ébloui croit voir un cortège de reines 12
         Laissant sur l'escalier flotter leurs longues traînes, 12
         Et toutes ces beautés, délices de Paris, 12
50 Marchent tranquillement aux bras de leurs maris, 12
         Car ils ont fait des frais pour bien monter le drame, 12
         Et ce soir, chacun d'eux s'est paré de sa femme. 12
         D'autres Parisiens, plus libres sous le ciel, 12
         Et qui ne tiennent pas au monde officiel, 12
55 Respirant l'or fauve ou l'ébène de leurs tresses, 12
         Donnent plus simplement le bras à leurs maîtresses. 12
         Celles-là, dont les yeux captivent les esprits, 12
         S'appuyant sur des bras qui leur seront repris, 12
         Regardent cependant les dames sans rancune. 12
60 C'est ainsi que chacun marche avec sa chacune : 12
         Nul être en ce féerique et fabuleux séjour 12
         Qui ne soit accouplé sous le joug de l'amour. 12
         Cependant, fastueux jouet du sort inique, 12
         Rebut de tous parmi ces couples, Véronique 12
65 Va, dans sa robe rouge en forme de fourreau 12
         Seule comme un lépreux ou comme le bourreau. 12
         Elle est belle à tenter les démons. Sur sa lèvre 12
         De feu, la volupté féroce a mis sa fièvre, 12
         Et l'on peut voir tous les instincts, hormis les bons, 12
70 Dans ses sombres yeux, plus ardents que des charbons. 12
         Un reflet bleu fleurit sa chevelure noire ; 12
         Son cou ferme est dressé comme une tour d'ivoire; 12
         Sa bouche s'amollit en un sourire, et dans 12
         Cette pourpre entr'ouverte on voit ses blanches dents. 12
75 Lascive et jeune, avec la fierté d'une aïeule, 12
         Véronique va seule, oh ! cruellement seule, 12
         Mais calme, et rien ne peut troubler ses yeux riants, 12
         Ni la placidité de ses traits effrayants. 12
         Véronique au grand cœur, c'est la bête écarlate 12
80 Que la Perversité docile berce et flatte ; 12
         C'est le calice ouvert, la grande Fleur du mal, 12
         C'est la fureur et la grâce de l'animal ; 12
         C'est elle que le diable envoie en ambassade ; 12
         C'est Messaline et c'est la marquise de Sade, 12
85 Avec sa lèvre offerte aux feux inapaisés 12
         Comme le pied d'un dieu poli par les baisers. 12
         Pourtant, nul en passant ne regarde sa bouche 12
         Et n'a d'attention pour sa beauté farouche ; 12
         Et le mépris de tous est jusques-là poussé, 12
90 Qu'un spectateur naïf ou désintéressé, 12
         En voyant tout ce monde à sa gloire insensible, 12
         Croirait qu'elle est absente ou qu'elle est invisible. 12
         Véronique, dont nul ne voudrait s'approcher, 12
         Est seule comme un lys éclos sur le rocher. 12
95 Elle va, détestée et pour tous importune, 12
         Et regarde le flot humain, comme un Neptune 12
         Dénombre le troupeau des vagues de la mer, 12
         Et parle en elle-même avec un rire amer. 12
         Oh ! dit-elle, voilà tout l'illustre cortège, 12
100 Les vieillards vénérés aux fronts couverts de neige, 12
         Les ministres pensifs que l'on n'ose prier, 12
         L'artiste et le poëte épris du noir laurier, 12
         Les juges que la Loi vengeresse illumine 12
         Sous la sanglante pourpre et sous la blanche hermine, 12
105 Les purs et dédaigneux soldats qui, sans remord, 12
         Frappent, et vont s'offrir aux gueules de la mort, 12
         Les orateurs au geste ardent, au cœur de pierre, 12
         En qui parle et renaît l'âme de Robespierre ; 12
         Voici tous les héros, tous les vainqueurs, tous les 12
110 Meneurs d'hommes, fouaillant un peuple de valets, 12
         Que cette foule emporte, ainsi qu'un flot d'orage. 12
         Or, entre eux tous, il n'en est pas un seul, ô rage ! 12
         Qui, même d'un clin d'œil ou d'un regard distrait, 12
         Me verrait sur sa route et me reconnaîtrait. 12
115 Tous marcheraient sur moi, haïe et réprouvée, 12
         Sans pitié, comme sur une chienne crevée. 12
         Et cependant, avec des airs insidieux, 12
         Il n'en est pas un seul, parmi ces demi-deux 12
         Dont le renom vermeil dans la gloire se dore, 12
120 Qui ne m'ait dit : Mon cher Belzébuth, je t'adore ! 12
         Et je les ai tous vus qui, par terre accroupis, 12
         Se roulaient comme des bêtes, sur mes tapis. 12
         Il n'est pas un d'entre eux qui, retenant son souffle 12
         Et rugissant d'amour, n'ait baisé ma pantoufle 12
125 Et qui, tordant ses yeux où meurt une lueur, 12
         N'ait respiré mon âme atroce et ma sueur, 12
         Et pour me plaire, ayant à ses lèvres l'écume, 12
         N'ait pris des petits noms de bête et de légume ! 12
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