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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Populus
         C'était dans une rue affreuse, dont les murs, 12
         Éventrés et pourris comme des fruits trop mûrs, 12
         Sont envahis par l'eau dormante qui les mine, 12
         Et s'affaissent, mangés de lèpre et de vermine. 12
5 Là, le soleil sinistre, épouvanté, hagard, 12
         Éclaire tristement de son vague regard 12
         Des pavés, des tessons et des écailles d'huîtres 12
         Et des torchons pendus aux fenêtres sans vitres. 12
         Là je vis, s'acharnant sur quelque vermisseau, 12
10 Dans la fange et la boue infecte du ruisseau, 12
         Une poule caduque, impotente et sans plumes, 12
         Sèche comme le fer qu'on bat sur les enclumes. 12
         De plus, un de ses yeux avait été crevé. 12
         Elle sautait à bonds tremblants sur le pavé, 12
15 Avec les gestes secs et fous des automates 12
         Et titubait, ayant la goutte à ses deux pattes. 12
         Près d'elle, en ce désastre effroyable et complet, 12
         Un homme de ses yeux tristes la contemplait. 12
         C'était un malheureux. C'était le pauvre diable, 12
20 Celui dont la misère est irrémédiable 12
         Et qui, la nuit, chemine avec les loups-garous. 12
         Son habit n'était rien que loques et que trous ; 12
         Dans sa chemise ouverte on voyait ses mamelles, 12
         Et ses souliers percés n'avaient plus de semelles. 12
25 Il était aussi vieux que la poule, réduit 12
         A rien, maigre, pensif, ne faisant pas de bruit. 12
         Sur son front dénudé par tant de jours arides 12
         Se croisaient des réseaux de veines et de rides, 12
         Et fauve, décharné comme elle, horrible à voir, 12
30 Il regardait la poule en mangeant son pain noir. 12
         Or, je lui dis : Quelle est cette étrange merveille ? 12
         Comment a pu survivre une poule si vieille ? 12
         Vient-elle de Ninive ou de Jérusalem ? 12
         Bon homme, ayant duré plus que Mathusalem, 12
35 Grise, poudrée encor des antiques poussières 12
         Et peut-être échappée au sabbat des sorcières, 12
         Pourquoi, fermant son œil unique au jour vermeil, 12
         Ne s'endort-elle pas de l'éternel sommeil ? 12
         Morne, si fatiguée enfin qu'elle en est ivre, 12
40 Quelle est cette fureur de durer et de vivre ? 12
         Se traîne-t-elle donc vers le siècle futur ? 12
         Mais le déguenillé qui mangeait son pain dur, 12
         L'homme dont un frisson glaçait chaque vertèbre, 12
         Le vieux qui regardait la volaille funèbre, 12
45 Et semblait la couver des yeux comme un festin, 12
         Me dit : Elle n'a pas accompli son destin. 12
         Car pour elle et pour moi, l'Histoire se déroule 12
         Inexorablement, et c'est la même poule 12
         Que le roi Henri Quatre, en levant son impôt, 12
50 M'avait jadis promis de mettre dans mon pot. 12
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