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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Anna
A Jacques Madeleine
         C'est ainsi que le Temps nous les métamorphose 12
         Et ce tas d'ombre fut une déesse rose ; 12
         Dans la sombre améthyste on gravait ses profils, 12
         Et le Désir restait captif dans ses grands cils. 12
5 Oui, c'est Anna ! Regarde, ô Jacques Madeleine, 12
         Ce monstre grelottant dans son haillon de laine. 12
         Les ennuis éternels grincent, inapaisés, 12
         Sur sa bouche entr'ouverte où nichaient les baisers. 12
         Cette vieille, qui fut jadis pleine de gloire, 12
10 Est terne et sans couleur, comme la terre noire ; 12
         Ses cheveux sur son front meurtri par le remords 12
         Tombent sinistrement comme des serpents morts ; 12
         Vain débris que par jeu la Misère effiloque, 12
         Son corps et ses habits ne sont plus qu'une loque. 12
15 Errant comme une chienne au fond de la Cité, 12
         Ce spectre de folie et de lubricité 12
         Tache encor la laideur du sombre paysage. 12
         On devine pourtant sur ce morne visage 12
         Où dorment les vieux lys dans l'ombre ensevelis, 12
20 On entrevoit parmi ses rides et ses plis 12
         Comme un vague reflet de la splendeur première 12
         Qui jadis le baignait d'une chère lumière 12
         Du temps que ses yeux bleus réfléchissaient le jour, 12
         Et l'ancien coup de griffe horrible de l'Amour. 12
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