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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
L'Année cruelle
A Émile Bergerat
         Oui, j'aimerais mieux être, ô mon cher Bergerat, 6+6
         Chien dans la rue, ou bien dans une auberge rat, 6+6
         Ou mesurer du drap d'Elbeuf par centimètres, 6+6
         Que de faire ce dur métier d'homme de lettres ! 6+6
5 Eh ! quoi, toujours pâlir ainsi que Deburau, 6+6
         Et, les yeux sur le cuir violet d'un bureau, 6+6
         Sans avoir su quel crime ici-bas l'on expie, 6+6
         Entasser en monceau des feuillets de copie ! 6+6
         Ah ! je n'étais pas né pour ce fatal destin ! 6+6
10 Au lieu de respirer au bois l'odeur du thym, 6+6
         Comme un noyé blême à qui nul ne tend la perche, 6−6
         Enfoncé dans sa nuit, l'homme de lettres cherche 6+6
         Les traits spirituels et la transition, 6+6
         Et ne peut même aller voir l'Exposition. 6+6
15 Car je n'irai pas ! Corps en proie à la névrose, 6+6
         Pâture du journal, vil forçat de la prose, 6+6
         Je dois, par ce beau temps, me barricader au 6+6
         Logis, au lieu d'aller voir le Trocadéro ! 6+6
         Ah ! j'ai rêvé souvent en ce siècle fantoche 6+6
20 De me trouver un jour libre, ayant dans ma poche 6+6
         De l'argent pour pouvoir engager des paris, 6+6
         O poëte, et de faire… un voyage à Paris ! 6+6
         Semblant venir de loin par un vain simulacre, 6+6
         Je monterais avec des colis dans un fiacre, 6+6
25 Et de mes Dieux jaloux abandonnant l'autel, 6+6
         Je me ferais alors conduire au Grand-Hôtel. 6+6
         J'ai fait ce rêve. Ainsi qu'un Triton dans ma conque, 6+6
         Je feignais d'arriver d'une gare quelconque, 6+6
         Je fumais un londrès, j'avais l'air d'être Anglais, 6+6
30 Serré dans un faux-col de marbre où j'étranglais, 6+6
         Et comme on voit le chêne environné de lierre, 6+6
         J'avais sur la poitrine un sac en bandoulière ! 6+6
         Oui, dans ce songe heureux, mon esprit se complaît. 6+6
         Coiffé d'une casquette et vêtu d'un complet, 6+6
35 Je souris, je m'assieds dans la chambre où l'on dîne 6+6
         A côté d'une miss blanche comme l'Ondine, 6+6
         Et je cause à voix haute avec des Islandais 6+6
         Consultant, pour parler, Napoléon Landais. 6+6
         Avec ces étrangers que leur panache appelle 6+6
40 Je visite le Louvre et la Sainte-Chapelle, 6+6
         Puis le Bois et son lac, où vient le nénuphar. 6+6
         Je vois tout. Je me fais montrer Zulma Bouffar. 6+6
         Pareil au mont chenu que la tempête assiège, 6+6
         Un vieillard passe, ayant sur sa barbe de neige 6+6
45 L'âpre séréni des glaciers blancs et clairs 6+6
         Que vient traverser l'or fulgurant des éclairs ; 6+6
         Sa tempe, mille fois par la douleur broe, 6+6
         Semble une roche dans l'ouragan foudroe ; 6−6
         Sa lèvre a la beau sereine du Devoir ; 6+6
50 Auprès de lui, dans l'ombre épaissie, on croit voir 6+6
         Un lion familier que sa lèvre gourmande ; 6+6
         Il nous frôle en rêvant, et comme je demande : 6+6
         Quel est donc ce passant ? Vient-il de Chicago ? 6+6
         On me répond : Non, c'est monsieur Victor Hugo ! 6+6
mètre profil métrique : 6−6
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