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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Ciels brouillés
         Campagne, où sur le cerisier 8
         Je mange à même des cerises, 8
         Chez toi je puis m'extasier ! 8
         Mais le ciel t'en fait voir de grises. 8
5 C'est vrai, nous sommes en juillet 8
         Par ce temps-là, sang et tonnerre ! 8
         Voici bien la rose et l'œillet, 8
         O vieux siècle nonagénaire ! 8
         Mais par un procédé nouveau, 8
10 Puisque, pour imiter décembre, 8
         Le vent pleure et geint comme un veau, 8
         J'allume un grand feu dans ma chambre. 8
         Pluie, orage, tonnerre, éclair, 8
         Et vous, noirs frimas que j'héberge, 8
15 Tant pis ! j'allume un beau feu clair, 8
         Un feu de forge, un feu d'auberge. 8
         Privé de voir le doux ciel bleu, 8
         Je mets un terme aux dithyrambes 8
         Et, transi, j'allume ce feu, 8
20 Afin de me rôtir les jambes. 8
         Et l'autan noir peut aboyer. 8
         Pourtant, voyant la flamme éparse 8
         Rougir ma vitre et flamboyer, 8
         Les Lys disent : C'est une farce. 8
25 Lys pur au superbe appareil, 8
         Vous dont Hugo, dans sa fournaise, 8
         A dit : Le Lys à Dieu pareil, 8
         Vous en parlez bien à votre aise ! 8
         Car pourquoi, par quelles raisons, 8
30 Renan l'ignore comme Taine, 8
         Mais on voit bien que les Saisons 8
         Courent toutes la prétentaine. 8
         Par un délire inattendu, 8
         (Qu'un bon coup de vin nous console !) 8
35 A coup sûr, elles ont perdu 8
         La tramontane et la boussole. 8
         Cachant sous leur sombre manteau 8
         Les déluges, les pleurs, les houles, 8
         Ces vagabondes s'en vont au 8
40 Hasard, comme des femmes soûles. 8
         A voir leur chœur aérien 8
         S'agiter dans le ciel qui bouge, 8
         On songe aux danseuses que rien 8
         Ne déconcerte, au Moulin-Rouge. 8
45 Elles vont, folles de terreur, 8
         Parmi les nuits hyperborées, 8
         A travers le vague et l'horreur 8
         Et les vertigineux Borées, 8
         Et découvrant leur mollet noir 8
50 A travers la nue impollue, 8
         Sur leurs jambes semblent avoir 8
         Des bas noirs, comme la Goulue. 8
         En se tordant comme des flots, 8
         Elles s'en vont avec des rages, 8
55 Des hurlements et des sanglots ; 8
         Et les cherchant dans les orages, 8
         Parfois, combat mystérieux ! 8
         Dans le désordre affreux d'un rêve, 8
         Le Soleil, astre furieux, 8
60 Les aveugle avec son vieux glaive. 8
         Sous l'éclair de son yatagan 8
         Elles s'en vont, dégingandées 8
         Et c'est le sauvage Ouragan 8
         Qui fouaille ces dévergondées. 8
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