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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
La Pomme
         Confesseurs, juges sans appel, 8
         Obstinés chercheurs de problèmes, 8
         Vous tenez si bien le scalpel 8
         Que vous en devenez tout blêmes. 8
5 Ainsi, de tout votre pouvoir, 8
         De la houri jusqu'aux tziganes, 8
         Vous fouillez la Femme, pour voir 8
         Le jeu secret de ses organes. 8
         Ayant classifié l'amour 8
10 Et promenant votre lanterne, 8
         Vous voulez traîner au grand jour 8
         Le secret de l'Ève moderne. 8
         Cela, vous nous le promettez 8
         Avec une ardente mimique 8
15 Et, soigneusement, vous mettez 8
         Au net, sa formule chimique. 8
         A ces méthodes convertis, 8
         Vous défendez qu'elle ressente 8
         Rien, sans vous avoir avertis. 8
20 Qu'est-elle, cette Ève récente ? 8
         Ah ! que vous prenez de tourment ! 8
         Cette Ève (chaque âge a la sienne) 8
         Qu'est-elle ? Mais exactement 8
         La même en tout point que l'ancienne. 8
25 Car, bien qu'elle soit plus ou moins 8
         Dans tous les procès impliquée, 8
         Sur le rapport de cent témoins, 8
         La Femme n'est pas compliquée. 8
         Avec ses pieds fins et petits 8
30 Elle échappe vite au reproche. 8
         Ce que veulent ses appétits, 8
         C'est clair comme de l'eau de roche. 8
         En mil huit cent quatre-vingt-dix, 8
         Comme au temps des décors étrusques, 8
35 La Femme, éprise d'Amadis, 8
         Aime à porter de belles frusques. 8
         Elle mange assez volontiers 8
         Une friture à la campagne, 8
         Et boit, sans nuls dédains altiers, 8
40 Le vin rose ou le clair champagne. 8
         Toujours la même, je vous dis ! 8
         Elle veut, sans billevesée, 8
         Être prise en des bras hardis 8
         Et sur sa bouche en fleur, baisée. 8
45 Si vous voulez en être sûr, 8
         (Ne craignez pas que ce plan rate) 8
         Plantez dans le pays d'Assur 8
         Un jardin baigné par l'Euphrate. 8
         Là, sous les cieux extasiés, 8
50 Que le regard enchanté voie 8
         D'immenses forêts de rosiers 8
         Et d'énormes lys, pleins de joie. 8
         Oubliant les rébellions 8
         Au milieu des chants et des ailes, 8
55 Que les tigres et les lions 8
         Baisent tendrement les gazelles. 8
         Dans ces paradis enchanteurs 8
         Mettez la Femme auprès de l'Homme 8
         Et les doux rossignols chanteurs 8
60 Et l'arbre céleste et la Pomme ; 8
         Et, comme en tout pays, cela 8
         Suffit pour un épithalame, 8
         Croyez-le bien, ce n'est pas la 8
         Pomme qui mangera la Femme ! 8
mètre profil métrique : 8
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