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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Flânerie
         Comme aux pays tunisiens, 8
         Le soleil flambe sur la ville. 8
         O mes amis, Parisiens, 8
         Vivez ! Tout est calme et tranquille. 8
5 Nous voudrions qu'on s'entêtât 8
         Pour le bien. Le mieux est encore 8
         De travailler de son état, 8
         Comme Gavroche ou Stésichore. 8
         Pierreuse, enchante les voyous ! 8
10 Écolier, fouaille la toupie ! 8
         Cantonnier, casse des cailloux ! 8
         Chroniqueur, fais de la copie ! 8
         Bon rimeur, imite Gautier : 8
         Presse les rimes attardées. 8
15 Car si chacun fait son métier, 8
         Les vaches seront bien gardées. 8
         Le Devoir est très haut juché. 8
         Pourtant, chacun dans votre sphère, 8
         Après avoir longtemps bûché, 8
20 Si vous n'avez plus rien à faire, 8
         C'est bien. Allez vous promener, 8
         Sur tous les boulevarts, qu'importe ! 8
         Sans savoir où peut vous mener 8
         Le flot d'hommes qui vous emporte. 8
25 Philosophe, ne songez pas 8
         Au progrès que l'intrigue arrête, 8
         Et lesté par un bon repas, 8
         Savourez votre cigarette, 8
         Et cependant, quoique doué 8
30 De la sagesse analytique, 8
         Chassez d'un beau geste enjoué 8
         Le vieux cauchemar politique. 8
         Bien que vous soyez fort constant 8
         Dans l'amour des romans en vogue, 8
35 Fils de Stendhal, pour un instant 8
         Oubliez d'être psychologue. 8
         Et n'écoutez pas les potins 8
         Ni les discours à perdre haleine 8
         Qui s'échangent tous les matins 8
40 Entre Cythère et Mitylène. 8
         Mais bien qu'ayant assez souvent 8
         Redouté qu'elles vous trompassent, 8
         Quand leur jupe frissonne au vent 8
         Regardez les femmes qui passent. 8
45 Et ne faites pas le têtu. 8
         Les célestes on les devine, 8
         Car il en est que la vertu 8
         Pare d'une grâce divine. 8
         Oui, maintenant, comme jadis ! 8
50 Et bien souvent le diable endêve 8
         Quand il voit tant de chastes lys 8
         Et tant d'honnêtes filles d'Ève. 8
         Il est des minettes aussi, 8
         Et plus agiles que les fées, 8
55 Se glissent dans l'air adouci 8
         Les onduleuses dégrafées, 8
         Les couchants roses, dans leurs jeux, 8
         Sous les pourpres occidentales 8
         Baignent des plus splendides feux 8
60 L'horizon des horizontales, 8
         Mais parfois l'idéal azur 8
         Avec sa gloire et ses colères 8
         Vient se refléter dans l'œil pur 8
         De quelques perpendiculaires. 8
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