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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Les Grâces
         Quoi donc ! est-ce bien les trois Grâces ? 8
         Apprenez-moi si c'est bien elles, 8
         Dis-je, en voyant leurs âmes basses 8
         Errer dans leurs vagues prunelles. 8
5 Tandis que l'effroi me pénètre, 8
         Dans ce groupe triste et barbare 8
         J'ai de la peine à reconnaître 8
         Les Grâces, que chantait Pindare. 8
         Elles étaient dans nos demeures 8
10 La gaîté, le rire et la joie ; 8
         Elles dansaient avec les Heures 8
         Dans la lumière qui flamboie. 8
         Leurs regards que la nuit courrouce 8
         Nous donnaient de célestes fièvres 8
15 Et la persuasion douce 8
         Coulait de leurs charmantes lèvres. 8
         Mais celles-ci ! dans leurs voix rauques 8
         Passent des hurlements de cuivre, 8
         Et ce qu'on lit dans leurs yeux glauques 8
20 C'est l'horreur et l'ennui de vivre. 8
         Monsieur, répondit l'être agile 8
         Qui roulait vers moi ses yeux ternes 8
         Et qui me servait de Virgile, 8
         Ce sont les trois Grâces modernes. 8
25 On aime leurs ennuis moroses, 8
         Lorsqu'une fois l'on s'approprie 8
         Leur dédain de toutes les choses ; 8
         Regardez-les mieux, je vous prie. 8
         Il dit et moi, pour lui complaire, 8
30 Bercé par de molles paresses 8
         Dans une langueur tutélaire, 8
         Je regardai mieux ces déesses. 8
         O terreur ! elles étaient vertes. 8
         Et nonchalantes et câlines, 8
35 A travers leurs robes ouvertes 8
         Brillaient des clartés opalines. 8
         Elles se tournaient vers les mâles 8
         Avec des mines éplorées ; 8
         Je contemplais des lueurs pâles 8
40 Sur leurs bouches décolorées. 8
         Cependant maigres et lascives, 8
         Ayant les Terreurs pour cortège, 8
         Et sur la chair de leurs gencives 8
         Laissant voir des blancheurs de neige, 8
45 Elles disaient, voix murmurantes, 8
         Au milieu des frissons rapides, 8
         L'ivresse de se voir mourantes 8
         Et la fierté d'être stupides. 8
         Quoi ! dis-je, se peut-il, mon maître, 8
50 Que ces vains spectres de folie 8
         Et de tristesse, puissent être 8
         Euphrosyne, Aglaé, Thalie ? 8
         Non, dit mon guide, alors étrange, 8
         Pas plus que Basilide ou Thècle, 8
55 Ce ne seront plus, car tout change, 8
         Les noms des Grâces fin de siècle. 8
         Mais avec leur esprit baroque 8
         Et leurs souplesses de panthère, 8
         Elles valent pour notre époque 8
60 Celles qu'on suivait dans Cythère. 8
         Chacune peut ravir un homme 8
         Rien qu'avec son allure fine, 8
         Et maintenant Paris les nomme 8
         Absinthe, Névrose et Morphine. 8
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