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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Vérité
         Quoi ! vous êtes la Vérité ! 8
         Dis-je à la déesse pensive 8
         Qui, sans nulle sévérité, 8
         Riait, laissant voir sa gencive. 8
5 Il se peut que ce soit un fait 8
         Et que votre grâce ingénue 8
         Porte ce nom, car, en effet, 8
         Je vous vois nue, ou presque nue. 8
         Comme au bout du compte, je puis 8
10 Croire à cette histoire un peu roide, 8
         Peut-être sortez-vous d'un puits, 8
         Caressée encor par l'eau froide. 8
         Car les collines de vos seins, 8
         Entièrement libres de voiles, 8
15 Manifestent leurs purs dessins 8
         Et brillent comme des étoiles. 8
         Vous avez, en sortant de l'eau, 8
         Deux bras de plus que n'en possède 8
         La grande Vénus de Milo, 8
20 Cette guerrière à qui tout cède. 8
         J'admire vos robustes flancs, 8
         Et moi, le mélodieux chantre 8
         Des lys, je célèbre les plans 8
         Harmonieux de votre ventre. 8
25 Oui, je n'ai, dit-elle, hérité 8
         D'aucune parure connue. 8
         Étant déesse et Vérité, 8
         Il convient que je reste nue. 8
         Je prends un plaisir infini 8
30 A perpétuer ma coutume 8
         Et je m'y tiens, Bianchini 8
         M'ayant dessiné ce costume. 8
         Oui, dis-je, sur ces purs sommets 8
         Oh ! que de neige éparpillée, 8
35 Frissonnante déesse, mais 8
         Comme vous êtes maquillée ! 8
         Comme les filles qui, la nuit, 8
         S'en vont flirter dans quelque bouge, 8
         Vous avez, et cela vous nuit, 8
40 Beaucoup trop de blanc et de rouge. 8
         Et sans compter les traits subtils 8
         Des crayons bleus qui font les veines, 8
         De faux sourcils et de faux cils 8
         Vous ornent de leurs grâces vaines. 8
45 Oui, dit la déesse, ma peau 8
         A besoin d'un soupçon de rose, 8
         Que je pose là, comme appeau. 8
         Et pourtant, c'est bien quelque chose, 8
         Quand il fait du soleil, je mets 8
50 En liberté ma toison blonde. 8
         Et je suis la Vérité, mais 8
         La Vérité, femme du monde. 8
         En un milieu select, et d'où 8
         L'Amour s'enfuit, tirant ses grègues, 8
55 Ainsi qu'en un gai paradou 8
         Je folâtre avec mes collègues. 8
         Feuilletant les divers Bottins, 8
         Qui de jour en jour s'exagèrent, 8
         Nous accueillons tous les potins 8
60 Que tant de noms épars suggèrent. 8
         Loin du sexe laid, à l'écart, 8
         Nous ourdissons de belles trames, 8
         Car à cinq heures, pour le quart, 8
         Nous prenons des thés entre femmes. 8
65 On a beau dire : O Jeux ! O Ris ! 8
         O Candeur ! si je vous imite, 8
         C'est grâce à la poudre de riz. 8
         La poudre de riz est un mythe. 8
         C'est de vrai blanc, du blanc de zinc, 8
70 Pareil à celui des actrices, 8
         Que nous montrons aux thés de cinq 8
         Heures. O Nymphes protectrices ! 8
         Nos appas du temps sont vainqueurs 8
         Et ne craignent aucune rouille, 8
75 Et comme on ne voit pas les cœurs, 8
         Ni vu, ni connu, je t'embrouille ! 8
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