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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Jeune homme
         Il se traînait, pâle et sans voix, 8
         Lui, jadis hardi comme un page. 8
         Quoi ! dis-je, c'est toi que je vois, 8
         O vainqueur, dans cet équipage ! 8
5 Peu soucieuse de l'affront, 8
         Sa blouse n'était pas coquette, 8
         Et sur la blancheur de son front 8
         Pendait une molle casquette. 8
         Fagoté comme un vil paquet, 8
10 Mal culotté lui-même et veule, 8
         Cet analyste se piquait 8
         De culotter son brûle-gueule. 8
         Puis il était soûl, lui divin, 8
         Mêlant dans sa bouche ravie 8
15 Les sinistres hoquets du vin 8
         Et les vapeurs de l'eau-de-vie. 8
         Quoi ! dis-je, c'est toi, chaste fils 8
         De la guerrière aux yeux de flamme, 8
         Qui triomphais, et qui jadis 8
20 Ouvrais tes ailes, comme une âme ! 8
         Oui, c'est bien moi, répondit-il, 8
         Que tu vois blême et taciturne. 8
         Désormais je trouve subtil 8
         De flâner sous l'azur nocturne. 8
25 On m'accueillait dans les salons 8
         Qu'une folle brise parfume, 8
         Bah ! les boulevarts sont plus longs, 8
         Bien aérés, et l'on y fume. 8
         Le milieu sans doute prévaut ; 8
30 J'en fis toujours ma coqueluche, 8
         Car je sais très bien ce que vaut 8
         Une femme dans la peluche. 8
         Doux et timide, enfant encor, 8
         Dans la turbulente Cythère 8
35 Je faisais traîner mon char d'or 8
         Par la tigresse et la panthère. 8
         J'aimai, sous leur petit manteau 8
         Que le zéphyr caresse et bouge, 8
         Les grandes femmes que Watteau 8
40 Dessine avec son crayon rouge, 8
         Puis, avec le soulier verni 8
         Et le sémillant bas de soie, 8
         Les charmeuses de Gavarni, 8
         Folles de tristesse et de joie. 8
45 Mais quoi ! n'étant plus un rieur ! 8
         Je suis les ombres clandestines 8
         Du boulevart extérieur, 8
         Où fourmillent tant de bottines. 8
         Car, poëte, il n'est pas besoin 8
50 D'un pardessus garni de martre 8
         Pour plaire, quand on n'est pas loin 8
         De la colline de Montmartre. 8
         A Paris, où l'on n'ose pas 8
         Me chicaner sur mon costume 8
55 Je me promène à petits pas 8
         Sur un long trottoir de bitume. 8
         Des femmes à l'esprit ouvert, 8
         Qui me prennent sans étiquette, 8
         Me caressent comme Vert-Vert, 8
60 Et moi, j'adore ma casquette. 8
         Sur ma chevelure de feu 8
         Tombe cet ornement futile 8
         Et je suis l'Amour, ancien dieu, 8
         Maintenant jeune homme inutile. 8
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