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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Bûche
         A quoi penses-tu, pauvre bûche ? 8
         Dis-je à la bûche dans mon feu, 8
         Qu'un blanc vêtement de peluche 8
         Environnait, comme par jeu, 8
5 Pâlie et rouge tour à tour, 8
         Comme une fille en mal d'amour. 8
         La bûche répondit : Je pense, 8
         Avec un plaisir infernal, 8
         Que la plus douce récompense 8
10 Est mon habit de cardinal, 8
         Dont l'adorable vermillon 8
         Brille comme un rouge paillon. 8
         Le froid noir, c'est moi qui le brave, 8
         Car seule, en ce moment, j'ai chaud. 8
15 Et folle, ayant quitté la cave 8
         Du charbonnier, sombre cachot, 8
         Je me chauffe dans un brasier 8
         Aussi vermeil que le rosier. 8
         Chacun s'affuble de mitaines. 8
20 En proie à l'Hiver, ce bourreau, 8
         Blanches, les muettes fontaines, 8
         Oubliant de verser leur eau, 8
         Avec un faste oriental 8
         Ont de grands plumets de cristal. 8
25 Ne pouvant porter de voilettes, 8
         Les messieurs tristes, dont les nez 8
         Ressemblent à des violettes, 8
         Regrettent parfois d'être nés 8
         Ailleurs qu'au pays où Brazza 8
30 Dans l'air enflammé s'embrasa. 8
         Quant aux femmes, trésor des hommes, 8
         Ces languissantes Éloas 8
         Obtiennent, pour de fortes sommes, 8
         Des écharpes et des boas 8
35 Comme en a pu voir Paul de Kock, 8
         Faits avec des plumes de coq. 8
         Moi que, seule, contre la bise 8
         Défend le calorique sain, 8
         Je reste, pour qu'on me courtise, 8
40 Rose, comme le bout du sein 8
         Que, parmi des touffes de lys, 8
         Baisait le chasseur Adonis. 8
         Je règne sur mon lit de bronze, 8
         Princesse qu'il faut envier, 8
45 En mil huit cent quatre-vingt-onze 8
         Et dans cet horrible janvier, 8
         Car je sens dans ma braise en fleur 8
         Deux mille degrés de chaleur. 8
         Tout en admirant le prodige, 8
50 Après ce discours si complet, 8
         Voilà qui va des mieux, lui dis-je, 8
         Et ton éloquence me plaît. 8
         Ta douce fierté me surprit, 8
         Mais, bûche, as-tu beaucoup d'esprit ? 8
55 C'est là que je flaire une embûche. 8
         Fût-ce un auteur du plus grand vol, 8
         Un homme qu'on appelle Bûche, 8
         Est rarement un Rivarol, 8
         Et sans doute il semblerait fort 8
60 De le confondre avec Chamfort. 8
         C'est bon, dit la bûche hautaine, 8
         Qui parlait selon son humeur, 8
         Comme parlent chez La Fontaine 8
         Les objets quelconques, — rimeur 8
65 Glorieux du vin que tu bois, 8
         Je le sais bien, je suis en bois. 8
         Mais que de gens font des tirages 8
         De leurs portraits coloriés 8
         Et, pour se garer des orages, 8
70 Mettent des chapeaux de lauriers 8
         Sur leurs têtes pâles d'émoi, 8
         Qui sont aussi bûches que moi ! 8
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