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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Saisons
         En dépit des jours moroses 7
         Qu'on voudrait en vain nier, 7
         Mes amis, l'été dernier 7
         J'ai connu de belles roses. 7
5 J'écoutais des chants d'oiselles 7
         Et, tout le long des chemins, 7
         Fleurissaient de blancs jasmins 7
         Pour les jeunes demoiselles. 7
         Sous les ramures hautaines, 7
10 A l'ombre d'un noir buisson 7
         Murmurait une chanson 7
         Dans l'eau pure des fontaines. 7
         Aux jardins où l'air flamboie 7
         Dans un clair frisson vermeil, 7
15 Tout n'était qu'amour, soleil, 7
         Sourire, caresse et joie. 7
         Et la ville était charmante. 7
         Couronnés de leur vapeur, 7
         Des bateaux couraient sans peur 7
20 Sur la rivière écumante. 7
         Les plates-bandes fleuries 7
         Chantaient leur gai carillon, 7
         Piquant d'un beau vermillon 7
         Les joyeuses Tuileries. 7
25 Et leurs beaux yeux, sans colères 7
         S'emplissant d'ombre et d'azur, 7
         Les dames au profil pur 7
         Arboraient des robes claires. 7
         Bravant périls et traverses, 7
30 Tout le long du boulevart 7
         Paris frivole et bavard 7
         Causait de choses diverses. 7
         Tout à coup, l'âme transie, 7
         Tremblant et nu comme un ver, 7
35 L'Hiver parut, un Hiver 7
         De retraite de Russie. 7
         Il fallut rompre en visière 7
         Avec ce qui nous ravit, 7
         Et sur l'asphalte on ne vit 7
40 Que des chaussons de lisière. 7
         Dans sa calotte, minée 7
         Par des frimas, le ciel bleu 7
         Eut des fentes, et le feu 7
         Gela dans la cheminée. 7
45 D'une glace adamantine 7
         Le zéphyr se régala, 7
         Et ce fut un beau gala 7
         Dans le monde où l'on patine. 7
         Que tout se remette en place ! 7
50 Et quoique ce soit moins sûr, 7
         Amis, glissons plutôt sur 7
         Le gazon que sur la glace ! 7
         Oui, la froidure jalouse 7
         Montra pour nous trop d'amour : 7
55 Trouvez autre chose pour 7
         Mil huit cent quatre-vingt-douze ! 7
         Dans ton habit de féerie 7
         Viens vite, clair et subtil, 7
         Génie enchanté d'Avril ! 7
60 Baise la terre fleurie. 7
         Et sur toutes les Hélènes, 7
         O Printemps accoutumé, 7
         Répands, d'un souffle embaumé, 7
         Tes parfums et tes haleines ! 7
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