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Théodore de Banville
DANS LA FOURNAISE
Dernières Poésies
1892
Jours gras
         Tu t'en es allé, Mardi-Gras ! 8
         C'est toi-même, effroi des Cassandres, 8
         Qui vers le néant émigras, 8
         Avec le Mercredi des Cendres ! 8
5 Ils sont partis, les Arlequins 8
         Dont le vieux carnaval s'honore. 8
         Où sont les cornets à bouquins 8
         Dont s'épouvantait l'air sonore ? 8
         Où sont allés, tristes et las, 8
10 Nos Polichinelles des bouges, 8
         Et, sous la toile à matelas, 8
         Paillasse aux carreaux jadis rouges ? 8
         Où, comme on se la rappelait, 8
         Cette laitière inspiratrice 8
15 Qui naguère, à défaut de lait, 8
         Nous montrait des seins de nourrice ? 8
         Nous les avons revus encor 8
         Et même, en quittant nos rivages, 8
         Les hussards bleus, au bruit du cor 8
20 Ont fait endêver les sauvages. 8
         Mais je n'ai pas vu le Bœuf-Gras 8
         Et c'est vraiment ce qui me fâche. 8
         Sans doute nous trouvant ingrats, 8
         Cet animal a fait relâche. 8
25 Avec un bon air endormi, 8
         Ce monstre doux et pléthorique 8
         Se réfugie enfin parmi 8
         Les figures de rhétorique. 8
         Sous le ciel pavé de lapis 8
30 Le Bœuf-Gras menait son cortège, 8
         Plus digne que le bœuf Apis, 8
         Dans la froidure et dans la neige. 8
         C'était le meilleur des fardeaux, 8
         L'enfant Amour, poëme en prose, 8
35 Qu'il portait sur son large dos 8
         Et qui montrait sa bouche rose. 8
         L'Amour ! il n'était pas venu 8
         Sur ce dos, par amour du lucre. 8
         Il était frisé, presque nu, 8
40 Si joli qu'il semblait en sucre. 8
         Devant le regard ébloui 8
         Par ses allures militaires, 8
         Il s'est de même évanoui, 8
         Le régiment des mousquetaires. 8
45 Ils ne boivent plus de cognac 8
         Dans la boutique familière, 8
         Mais en revanche, Pourceaugnac 8
         S'ébaudit encor chez Molière. 8
         Pressé par le vil argousin, 8
50 Courbé comme une parenthèse, 8
         Cet infortuné Limosin 8
         Contre son dos serre sa chaise. 8
         Voyant sur ses pas rassemblés 8
         Cent médecins et leurs mystères, 8
55 Il reflète en ses yeux troublés 8
         Un horizon plein de clystères. 8
         Ébouriffé, gonflé de vent, 8
         Trompé dans ses désirs précaires, 8
         Il fuit éperdûment devant 8
60 La course des apothicaires. 8
         Il s'enfuit, tourmenté, honni, 8
         Assiégé par de grandes bringues, 8
         Et l'on n'aura jamais fini 8
         De Pourceaugnac et des seringues. 8
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