BOR_1/BOR6
Pétrus Borel
Rapsodies
1832
RAPSODIES
Le Rendez-vous
À EUGÈNE BION, statuaire.
Au luisant de la moucharde…
ARGOT.
…Enfin au cimetière,
Un soir d'automne, sombre et grisâtre, une bière
Fut apportée !…
Théophile GAUTIER.
         Tu m'avais dit : Au soir fidèle 8
         Quand reparaît le bûcheron ; 8
         Quand, penché sur son escabelle, 8
         Au sein de sa famille en rond, 8
5 Il partage dans sa misère, 8
         Triste gain de sa peine amère, 8
         Un peu de' pain à ses enfants, 8
         Qu'au loin l'ambition n'entraîne, 8
         Et dont nul proscrit par la haine, 8
10 Ne manque à ses embrassements. 8
         Tu m'avais dit : Toi, que j'adore ! 8
         Tout bas avec ta douce voix. 8
         Du beffroi, quand l'airain sonore 8
         Dans l'air bourdonnera sept fois ; 8
15 Quand sous l'arc du jubé gothique, 8
         Le curé d'une main rustique 8
         Aura balancé l'encensoir ; 8
         Quand, sous la lampe vacillante, 8
         Des vieilles la voix chevrottante 8
20 Tremblottera l'hymne du soir. 8
         Tu m'avais dit : Viens à cette heure ; 8
         Longe le mur des templiers, 8
         Longe encor la sombre demeure 8
         Assise sous les peupliers ; 8
25 Puis, glisse-toi dans la presqu'île 8
         Qui penche sur le lac mobile, 8
         Son front vert, battu des autans, 8
         Vers ce saule, pâle fantôme, 8
         Sortant du rocher comme un gnome. 8
30 Courbé sous de longs cheveux blancs. 8
         Tu m'avais dit… Mais qui t'enchaîne ?… 8
         Fatal penser qui vient s'offrir !… 8
         Enfer ! si ta peine est ma peine, 8
         Qu'en ce moment tu dois souffrir ! 8
35 Pour chasser l'ennui de l'attente, 8
         Pour endormir mon âme ardente. 8
         Et pour recevoir tes attraits ; 8
         Je fais de ces fleurs que tu cueilles, 8
         Du martagon aux larges feuilles, 8
40 Un lit de repos sous ce dais. 8
         Tu m'avais dit… le temps se passe, 8
         En vain j'attends, tu ne viens pas ; 8
         Et la lune sur ma cuirasse 8
         Brille et pourrait guider tes pas ; 8
45 Peut-être un rival ?… Infidelle ! 8
         Il dit : S'éloigne, vient, chancelle, 8
         Faisant sonner ses éperons ; 8
         Et de rage et d'impatience 8
         Il fouille le sol de sa lance, 8
50 Et va, poignardant de vieux troncs. 8
         Soudain, il voit une lumière 8
         Qui vers le manoir passe et fuit ; 8
         Un cercueil entre au cimetière, 8
         Un blanc cercueil. — Eh ! qui le suit ? 8
55 Horreur ! eh ! n'est-ce pas ton père 8
         Qui hurle ainsi, se traîne à terre ?… 8
         Je t'accusais !… tiens, à genoux : 8
         Poignard-que mon sang damasquine 8
         Frappe, déchire ma poitrine !… 8
60 Je te rejoins au rendez-vous ! 8
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