BRS_1/BRS11
Henri Barbusse
Les Pleureuses
1895
TRÈS VIEUX RÊVES
REPOS
Dans l'espace qui n'a rien fait…
         Dans la fièvre des nuits en feu, 8
         Dans la rumeur des avalanches, 8
         J'ai rêvé de ces maisons blanches 8
         Qui reposent sous le ciel bleu. 8
5 Nous viendrons aimer auprès d'elle, 8
         L'oubli vide des grands malheurs, 8
         L'herbe toute nue et les fleurs 8
         Parmi les tombes maternelles. 8
         J'aime la mort qui consola 8
10 Les vieux cœurs dans le grand silence. 8
         Tout le ciel sourit d'innocence ; 8
         Mes souvenirs sont venus là. 8
         Pauvre rêve d'un pauvre artiste, 8
         Une croix se dresse sur eux, 8
15 Si calme que je suis heureux, 8
         Et si simple que je suis triste. 8
         Ils dorment dans le jour calmé, 8
         Sous le ciel où plus rien ne change, 8
         Les yeux émus du petit ange 8
20 Que mon amour a tant aimé. 8
         C'est la bonté de chaque chose 8
         Qui remue à peine parfois. 8
         Le soleil s'endort sur les toits, 8
         Je sens mon âme qui repose. 8
25 Mon ombre obscure pas à pas 8
         Marche avec moi dans la tristesse. 8
         Là-bas, là-bas, c'est ma jeunesse… 8
         Je ne sais plus, je ne sais pas. 8
         J'aime beaucoup les fleurs fidèles 8
30 Qui sont douces au marbre étroit, 8
         Et qui seraient douces pour moi 8
         Si je dormais à côté d'elles. 8
         De petits oiseaux noirs, en chœur, 8
         Dorment sur les branches dormantes, 8
35 Et les fleurs jaunes et les menthes 8
         Nous parfument de tout leur cœur. 8
         C'est l'azur si bon sur la plaine, 8
         Les chemins blancs et les murs blancs. 8
         Les aveux, les pardons tremblants 8
40 Et les pauvres âmes en peine ; 8
         Le vieux banc où je viens m'asseoir, 8
         La prière où l'on s'abandonne, 8
         Et le ciel ému qui pardonne 8
         Depuis le matin jusqu'au soir. 8
45 Tout le long des vieilles chapelles, 8
         Pauvre martyr, je vais tout droit ; 8
         Elles sont calmes comme moi, 8
         Je mourrai doucement comme elles. 8
         Les cœurs sont calmes sous les cieux, 8
50 Dans les champs d'or, sous le bleu pâle… 8
         Belle vierge au visage ovale, 8
         Soyez douce comme vos yeux. 8
         N'enviez plus ma tyrannie, 8
         Tout mon malheur est de l'amour. 8
55 Mes pas sont vides dans le jour, 8
         Vous pourrez aimer mon génie. 8
         Il s'est tu, le cœur triomphant. 8
         Je viens à la fin de mon âge 8
         Dans un dernier pèlerinage, 8
60 Le voir dormir comme un enfant. 8
         Je m'en vais parmi la journée, 8
         Le soir est long. Je ne sais pas 8
         Dans quel grand naufrage, là-bas, 8
         Viendra mourir ma destinée. 8
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