CHE_1/CHE4
André de Chénier
ŒUVRES POÉTIQUES
tome I
1790
POÉSIES ANTIQUES ‒ ÉTUDES
IV
Sur un groupe de Jupiter et d'Europe
         Étranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes 6+6
         D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes, 6+6
         Est le seul que jamais Amphitrite ait porté. 6+6
         Il nage aux bords Crétois. Une jeune beauté, 6+6
5 Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante, 6+6
         Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante 6+6
         Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux, 6+6
         Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux ; 6+6
         Et, redoutant la vague et ses assauts humides, 6+6
10 Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides. 6+6
         L'art a rendu l'airain fluide et frémissant. 6+6
         On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant, 6+6
         Ce taureau, c'est un dieu ; c'est Jupiter lui-même. 6+6
         Dans ses traits déguisés, du monarque suprême 6+6
15 Tu reconnais encore et la foudre et les traits. 6+6
         Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets, 6+6
         Sous ce front emprun voilant ses artifices, 6+6
         Brillant objet des vœux de toutes les génisses. 6+6
         La vierge tyrienne, Europe, son amour, 6+6
20 Imprudente, le flatte ; il la flatte à son tour ; 6+6
         Et, se fiant à lui, la belle désirée 6+6
         Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée. 6+6
         Il s'est lancé dans l'onde ; et le divin nageur, 6+6
         Le taureau, roi des dieux, l'humide voyageur, 6+6
25 A déjà passé Chypre et ses rives fertiles, 6+6
         Et s'approche de Crète, et va voir les cent villes. 6+6
         Telle éclate Vénus au milieu des trois sœurs. 6+6
         Mais son sort n'était pas de n'aimer que les fleurs, 6+6
         Et de garder toujours sa pudique ceinture. 6+6
30 Le roi des dieux l'a vue. Une active blessure 6+6
         Le dévore, dompté sous l'arc insidieux 6+6
         Du dieu qui peut dompter même le roi des dieux. 6+6
         Mais, voulant la séduire, et de sa fière épouse 6+6
         Éviter, cependant, la colère jalouse, 6+6
35 Il sut cacher le dieu sous le front d'un taureau 6+6
         Non ressemblant à ceux qui, sous un lourd fardeau, 6+6
         Rampent, trnant d'un char les axes difficiles, 6+6
         Ou préparent la terre à des moissons fertiles. 6+6
         Sur tout son corps s'étend un blond et pur éclat, 6+6
40 Une étoile d'argent sur son front délicat 6+6
         Luit. D'amour, dans ses yeux, brille la flamme ardente ; 6+6
         Un double ivoire enfin sur sa tête élégante 6+6
         Se recourbe ; la nuit tel est le beau croissant 6+6
         Que Phœbé, dans les deux, allume en renaissant. 6+6
45 Il va sur la prairie. et de frayeur atteinte 6+6
         Nulle vierge ne fuit. Elles courent, sans crainte, 6+6
         Vers l'animal paisible, et qui, plus que les fleurs, 6+6
         De l'ambroisie au loin exhale les odeurs. 6+6
         Il s'avance à pas lents trouver la jeune reine. 6+6
50 Sur ses pieds délicats sa langue se promène. 6+6
         Europe, de sa bouche, en le voyant si beau, 6+6
         Vient essuyer l'écume, et baise le taureau. 6+6
         Il mugit doucement ; la flûte de Lydie 6+6
         Chante une moins suave et tendre mélodie. 6+6
55 Il s'incline à ses pieds, tient sur elle les yeux, 6+6
         Lui montre la beau de son flanc spacieux. 6+6
         Soudain : « Venez, venez, ô mes chères compagnes, 6+6
         Dit-elle ; de nos jeux égayons ces campagnes. 6+6
         Sur ce taureau si doux nous allons nous asseoir ; 6+6
60 Son large dos pourra toutes nous recevoir, 6+6
         Toutes nous emporter comme un vaste navire. 6+6
         C'est un esprit humain qui sans doute l'inspire. 6+6
         Nul autre ne s'est vu qui pût lui ressembler. 6+6
         Il lui manque une voix : il voudrait nous parler. » 6+6
65 Elle dit et s'assied. La troupe à l'instant même 6+6
         Vient ; mais, se relevant sous le fardeau qu'il aime, 6+6
         Le dieu fuit vers la mer. L'imprudente soudain 6+6
         Les appelle à grands cris, pleure, leur tend la main : 6+6
         Elles courent ; mais lui, qui de loin les devance, 6+6
70 Comme un léger dauphin dans les ondes s'élance. 6+6
         En foule, sur les flancs de leurs monstres nageurs, 6+6
         Les filles de Nérée autour des voyageurs 6+6
         Sortent. Le roi des eaux, calmant la vague amère, 6+6
         Fraye, agile pilote, une voie à son frère ; 6+6
75 D'hyménée, auprès d'eux, les humides Tritons 6+6
         Sur leurs conques d'azur répètent les chansons. 6+6
         Sur le front du taureau la belle, palpitante, 6+6
         S'appuie, et l'autre main tient sa robe flottante 6+6
         Qu'à bonds impétueux souillerait l'eau des mers. 6+6
80 Autour d'elle son voile épandu dans les airs, 6+6
         Comme le lin qui pousse une nef passagère, 6+6
         S'enfle, et sur son amant la soutient plus légère. 6+6
         Mais, dès que nul rivage, à son timide effroi, 6+6
         Nul mont ne s'offrit plus, qu'elle n'eut devant soi 6+6
85 Rien qu'une mer immense et le ciel sur sa tête, 6+6
         Promenant autour d'elle une vue inquiète : 6+6
         « Dieu Taureau, quel es-tu ? Parle, Taureau trompeur, 6+6
         Où me vas-tu porter ? N'en as-tu point de peur 6+6
         De ces flots ? Car ces flots aux poupes vagabondes 6+6
90 Cèdent ; mais les troupeaux craignent les mers profondes 6+6
         Où sera la pâture et l'eau douce pour toi ? 6+6
         Es-tu Dieu ? mais des dieux que ne suis-tu la loi ? 6+6
         La terre aux dauphins, l'onde aux taureaux est fermée ; 6+6
         Mais toi seul sur la terre et sur l'onde animée 6+6
95 Cours. Tes pieds sont la rame ouvrant le sein des mers ; 6+6
         Et bientôt des oiseaux peut-être dans les airs, 6+6
         Iras-tu joindre aussi la volante famille. 6+6
         O palais de mon père ! ô malheureuse fille, 6+6
         Qui, pour tenter sur l'onde un voyage nouveau, 6+6
100 Seule, errante, ai suivi ce perfide Taureau ! 6+6
         Et, toi, maître des flots, favorise ma route ! 6+6
         Mon invisible appui se montrera sans doute ; 6+6
         Sans doute ce n'est pas sans un pouvoir divin, 6+6
         Que s'aplanit sous moi cet humide chemin. » 6+6
105 Elle dit. A ces mots, pour la tirer de peine, 6+6
         Du quadrupède amant sort une voix humaine : 6+6
         « O vierge, ne crains point les fureurs de la mer ; 6+6
         Dans ce taureau nageur tu presses Jupiter. 6+6
         Je me choisis en maître, une forme, un visage ; 6+6
110 Mon amour, ta beauté, m'ont, sous ce corps sauvage, 6+6
         Fait mesurer des flots cet empire inconstant. 6+6
         La Crète, île fameuse, est le bord qui t'attend. 6+6
         Il m'a nourri moi-même. Et là, ta destinée 6+6
         Te promet de grands rois, fils de notre hyménée. » 6+6
115 Il dit ; le bord paraît. Les Heures, en ce lieu, 6+6
         Ont préparé son lit… il se relève dieu, 6+6
         Détache la ceinture à la belle étrangère, 6+6
         Et la vierge en ses bras devient épouse et mère. 6+6
mètre profil métrique : 6+6
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