CHE_1/CHE76
André de Chénier
ŒUVRES POÉTIQUES
tome I
1790
TRADUCTIONS
XI
Traduction d'Horace
         Un jour le rat des champs, ami du rat de ville, 12
         Invita son ami dans son rustique asile. 12
         Il était économe et soigneux de son bien ; 12
         Mais l'hospitalité, leur antique lien 12
5 Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête. 12
         Tout fut prêt : lard, raisin, et fromage et noisette. 12
         Il cherchait par le luxe et la variété, 12
         A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté, 12
         Qui, parcourant de l'œil sa table officieuse, 12
10 Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse 12
         Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas, 12
         Laissait au citadin les mets plus délicats. 12
         « Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère 12
         Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire, 12
15 Ou préférer le monde à tes tristes forêts ? 12
         Viens ; crois-moi, suis mes pas ; la ville est ici près : 12
         Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance. 12
         L'heure s'écoule, ami : tout fuit, la mort s'avance : 12
         Les grands ni les petits n'échappent à ses lois ; 12
20 Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois. » 12
         Le villageois écoute, accepte la partie. 12
         On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie, 12
         Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs 12
         Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. 12
25 La nuit quittait les cieux quand notre couple avide 12
         Arrive en un palais opulent et splendide 12
         Et voit fumer encor dans des plats de vermeil 12
         Des restes d'un souper le brillant appareil. 12
         L'un s'écrie, et, riant de sa frayeur naïve, 12
30 L'autre sur le duvet fait placer son convive, 12
         S'empresser de servir, ordonner, disposer, 12
         Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser. 12
         Le campagnard bénit sa nouvelle fortune ; 12
         Sa vie en ses déserts était âpre, importune : 12
35 La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. 12
         Ici, l'on y peut vivre ; et de rire. Et soudain 12
         Des valets à grand bruit interrompent la fête. 12
         On court, on vole, on fuit ; nul coin, nulle retraite. 12
         Les dogues réveillés les glacent par leur voix ; 12
40 Toute la maison tremble au bruit de leurs abois, 12
         Alors le campagnard, honteux de son délire : 12
         « Soyez heureux, dit-il ; adieu, je me retire, 12
         Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté 12
         Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité, 12
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