CHE_1/CHE79
André de Chénier
ŒUVRES POÉTIQUES
tome I
1790
POÈMES
Suzanne
POÈME EN SIX CHANTS
PREMIER CHANT
         JE dirai l'innocenceen butte à l'imposture, 6+6
         Et le pouvoir inique,et la vieillesse impure, 6+6
         L'enfance auguste et sage,et Dieu, dans ses bienfaits, 6+6
         Qui daigne la choisirpour venger les forfaits. 6+6
5 O fille du Très-Haut,organe du génie, 6+6
         Voix sublime et touchante,immortelle harmonie, 6+6
         Toi qui fais retentirles saints échos du ciel 6+6
         D'hymnes que vont chanter,près du trône éternel, 6+6
         Les jeunes séraphinsaux ailes enflammées ; 6+6
10 Toi qui vins sur la terreaux vallons idumées 6+6
         Répéter la tendresseet les transports si doux 6+6
         De la belle d'Égypteet du royal époux ; 6+6
         Et qui, plus fière, aux bords la Tamise gronde, 6+6
         As, depuis, fait entendreet l'enfance du monde, 6+6
15 Et le chaos antique,et les anges pervers, 6+6
         Et les vagues de feuroulant dans les enfers, 6+6
         Et des premiers humainsles chastes hyménées, 6+6
         Et les douceurs d'Édensitôt abandonnées, 6+6
         Viens ; coule sur ma bouche,et descends dans mon cœur. 6+6
20 Mets sur ma langue un peude ce miel séducteur 6+6
         Qu'en des vers tout trempésd'une amoureuse ivresse 6+6
         Versait du sage roila langue enchanteresse ; 6+6
         Un peu de ces discoursgrands, profonds comme toi, 6+6
         Paroles de déliceou paroles d'effroi 6+6
25 Aux lèvres de Miltonincessamment écloses, 6+6
         Grand aveugle dont l'âmea su voir tant de choses ! 6+6
Départ de Joachim dont les deux vieillards, ses faux amis, convoitent l'épouse, Suzanne.
         ........................................... et quand la nuit tranquille
         Commençait de s'asseoirsur les tours de la ville, 6+6
         Tous les deux, se glissantpar des chemins divers, 6+6
30 Retournent vers ce toitou leur âme est aux fers. 6+6
         Au seuil de Joachimils arrivent ensemble, 6+6
         Se rencontrent. Chacunveut fuir, recule, tremble, 6+6
         Craint les regards de l'autre,inquiet, incertain, 6+6
         Confus de son silence.Et Manassès enfin : 6+6
35 « Mais, Séphar, je croyaisqu'au sein de ta famille 6+6
         Tu pressais dans tes braset ta femme et ta fille. 6+6
         J'attendais peu qu'ici,pour ne te rien celer 6+6
         — Toi-même, dit Séphar,qui peut t'y rappeler ? 6+6
         Joachim est absent,tu le sais… Dans ton âme, 6+6
40 Peut-être pensais-tuque l'amour de sa femme 6+6
         L'a déjà, malgré lui— Non, non, dit Manassès, 6+6
         Pour un plus long séjourj'ai vu tous ses apprêts. 6+6
         Je venais… Sur ce seuilc'est lui qui me rappelle. 6+6
         Il se peut que déjàquelque esclave fidèle 6+6
45 Soit venu. » Mais Sépharsourit et l'interrompt, 6+6
         Et d'un regard peant,et secouant le front : 6+6
         « Va, je sais quel projett'amène et te tourmente ; 6+6
         Joachim est absent,mais Suzanne est présente. 6+6
         Suzanne !… Manassès,tu l'aimes, je le vois, 6+6
50 Mais j'ai des yeux aussi ;je l'aime comme toi. 6+6
         — Oui, Séphar, oui, je l'aime,et j'en fais gloire, et doute 6+6
         Que tu veuilles sur moi— Tiens, Manassès, écoute : 6+6
         Nous régnons sur le peuple,unis jusqu'aujourd'hui ; 6+6
         C'est par là, tu le sais,que nous régnons sur lui. 6+6
55 Tu me hais, je te hais.Si tu veux me détruire, 6+6
         Tu le peux. Si je veux,je puis aussi te nuire. 6+6
         Mais, ennemis secretsou sincères amis, 6+6
         Toujours même intérêtnous force d'être unis. 6+6
         Les attraits d'une femmeont fasciné ta vue : 6+6
60 A ses attraits aussimon âme s'est émue. 6+6
         Nous sommes vieux tous deux ;mais quel œil peut la voir 6+6
         Sans pétiller d'amour,de jeunesse, d'espoir ? 6+6
         Ne soyons point jaloux.Faut-il qu'un de nous pleure ? 6+6
         Pour qu'elle soit à l'un,faut-il que l'autre meure ? 6+6
65 Quand j'aurai de ma soifdans ses embrassements 6+6
         Rassasié les feuxet les emportements 6+6
         Envîrai-je qu'un autre,altéré de ma proie, 6+6
         Aille aussi dans ses braschercher la même joie ? 6+6
         Va, tu peux sur sa boucheéteindre tes ardeurs, 6+6
70 J'y peux de mon amourépuiser les fureurs, 6+6
         Sans qu'elle ait rien perdude sa beauté suprême. 6+6
         Nous la retrouveronstout entière la même, 6+6
         Aidons-nous : ce trésorpeut suffire à tous deux ; 6+6
         Elle possède assezpour faire deux heureux. » 6+6
75 Il dit, et sur les plisde leurs sombres visages 6+6
         Éclate un noir sourire.« Oui, Séphar, soyons sages, 6+6
         Dit Manassès. Aimons,ne soyons point amis ; 6+6
         Et, pour tromper toujourssoyons toujours unis. 6+6
         Laissons à l'inquièteet vaine adolescence 6+6
80 De ses amours jalouxl'enfantine imprudence. 6+6
         Viens ! au sortir du temple ces temps malheureux 6+6
         Attirent plus souventles timides Hébreux, 6+6
         Nous irons concerterchez moi, dans le mystère, 6+6
         Les moyens de séduireet de nous satisfaire. » 6+6
Suzanne qui s'est rendue au temple et y a entendu le jeune prophète Daniel, ne peut dormir la nuit et veut descendre dans ses jardins.
DEUXIÈME CHANT
Après cette promenade elle rentre plus calme. Son ange et celui de sa jeune sœur ont entendu les mauvais anges des deux vieillards se flatter des souffrances prochaines de Suzanne. Les vieillards, cachés dans le jardin, y passent tout le jour.
TROISIÈME CHANT
Suzanne au bain.
85 .......................... A loisir les infâmes vieillards
         S'enivrent quelque tempsd'impudiques regards. 6+6
         Ils attendent qu'au ciella belle vertueuse 6+6
         Offre les doux transportsde son âme pieuse, 6+6
         Qu'elle rêve à l'épouxcher à son souvenir, 6+6
90 Que son esclave enfinn'ait plus à revenir : 6+6
         Puis, comme deux serpentsà l'haleine empestée, 6+6
         Quittant les noirs détoursd'une rive infectée, 6+6
         Fondent sur un enfantqui dort au coin d'un bois, 6+6
         Ainsi de leur retraiteils sortent à la fois. 6+6
95 Et sur elle avançantleur main vile et profane : 6+6
         « Viens, sois à nous, ô belle,ô charmante Suzanne ! 6+6
         Viens, nul mortel ne saitqu'en ce bois écarté 6+6
         Nous avons… » A ce bruit,l'innocente beauté 6+6
         Rougit, tremble, pâlit,se retourne, s'étonne, 6+6
100 Se courbe, au fond de l'eause plonge, s'environne, 6+6
         Et mourante, ses brascontre son sein pressés, 6+6
         Et ses yeux, et ses crisvers le ciel élancés : 6+6
         « Dieu ! grand Dieu ! sauve-moi ;grand Dieu ! Dieu secourable ! 6+6
         Couvre-moi d'un rempart,d'un voile impénétrable ; 6+6
105 Tonne, ouvre-moi la terre,ouvre-moi les enfers. 6+6
         Cache-moi dans ton sein.Sur eux, sur ces pervers, 6+6
         Jette l'aveuglement,la nuit, la nuit subite 6+6
         Dont tu frappas jadisune ville maudite. 6+6
         Dieu ! grand Dieu !… » Les vieillards,inquiets, frémissants, 6+6
110 Lui murmurent tout basvingt discours menaçants. 6+6
         Ils iront ; des jardinsils ouvriront la porte ; 6+6
         Ils sauront appelerune nombreuse escorte ; 6+6
         Ils diront qu'en ce lieuconduits par des hasards, 6+6
         Suzanne dans le crimea frappé leurs regards. 6+6
115 « Oui, crains notre vengeance ;obéis, tais-toi, cède. » 6+6
         Mais sans les écouter :« Grand Dieu ! viens à mon aide, 6+6
         Dieu juste, anges du ciel,criait-elle toujours, 6+6
         Joachim ! Joachim !oh ! viens à mon secours ! » 6+6
QUATRIÈME CHANT
Les vieillards accusent Suzanne d'adultère et lui offrent la vie si elle consent à céder à leur passion.
CINQUIÈME CHANT
Suzanne marche au supplice. Retour de Joachim.
SIXIÈME CHANT
Daniel proclame l'innocence de Suzanne. Les calomniateurs sont lapidés.
mètre profil métrique : 6+6
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