CHE_1/CHE86
André de Chénier
ŒUVRES POÉTIQUES
tome I
1790
POÈMES
Les Cyclopes Littéraires
CHANT PREMIER
         CE n'est plus un sommetserein, couvert de fleurs, 6+6
         Qu'habitent aujourd'huiles poétiques sœurs ; 6+6
         C'est l'antre de Lemnos,sombre et sinistre asile, 6+6
         vingt Cyclopes noirset d'envie et de bile, 6+6
5 Prompts à souffler des feuxpar la haine allumés, 6+6
         Trempent aux eaux du Styxleurs traits envenimés ; 6+6
         Et d'outrage, de fiel,de calomnie amère, 6+6
         Forgent sous le marteaul'ïambe sanguinaire. 6+6
         Toi donc, ô dieu des vers,qui nourris de tes eaux 6+6
10 Ton interprète heureux,le sage Despréaux, 6+6
         Et Voltaire, et Corneille,et l'âme de Racine, 6+6
         Et Malherbe, et Lebrunà la lyre divine, 6+6
         Et ce rêveur charmantchez qui, jusqu'aux poissons, 6+6
         Tout parle, tout, pour l'homme,a d'utiles leçons ; 6+6
15 Et deux ou trois encor,honneur de ton empire, 6+6
         Que la France a vus ntreet que l'Europe admire, 6+6
         Donne-moi de pouvoirsous leurs riches palmiers 6+6
         Faire germer aussimes timides lauriers ! 6+6
         Donne-moi, d'un poète,esprit, gloire, génie, 6+6
20 Tout, excepté pourtantl'enfantine manie 6+6
         De tel, qui, possédéde son docte travers, 6+6
         Inepte et bête à toutce qui n'est pas des vers, 6+6
         Ridicule jouetd'une verve inquiète, 6+6
         A toute heure est poèteet n'est rien que poète. 6+6
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         Pour tout esprit bien faitles lettres ont des charmes. 6+6
         A ce penchant si douxon voudrait obéir ; 6+6
30 Les lettrés ont pris soinde les faire haïr, 6+6
         Elles n'ont point icid'ennemis plus contraires 6+6
         Que ces brigands pompeux,ministres littéraires, 6+6
         Dont la ligue, forméeen corps tumultueux, 6+6
         Repousse l'homme simple,et droit, et vertueux. 6+6
35 Ah ! de quelque laurierque leur main nous honore, 6+6
         Il faut les bien aimerpour les aimer encore, 6+6
         Quand d'un œil studieuxon a vu tour à tour 6+6
         Quels indignes humainscommandent dans leur cour. 6+6
         Mais il fait beau les voirs'écriant tous ensemble, 6+6
40 Tels qu'en un carrefour la meute s'assemble, 6+6
         Des dogues, l'œil ardentet luttant à grands cris, 6+6
         D'un festin nuptials'arrachant les débris ; 6+6
         D'une triste assemblée,immolée à leurs veilles, 6+6
         Se disputer entre euxles yeux et les oreilles. 6+6
45 L'un au loin dans Strabonvoyage et s'applaudit ; 6+6
         L'autre un calcul en mainl'arrête et l'interdit ; 6+6
         Mais l'autre au milieu d'eux,toujours, toujours poète, 6+6
         Improvise, extravague,embouche la trompette, 6+6
         Répond en hémisticheet cite de grands mots 6+6
50 Qu'au théâtre le soirmugit quelque héros. 6+6
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         De la sociététyrans présomptueux ; 6+6
         Haïssant, dédaignanttout ce qui n'est pas eux, 6+6
55 Chacun, dans son esprit,se couronnant d'avance, 6+6
         Épouse avidementun art, une science, 6+6
         Ne voit, ne connt qu'elle,et la tient dans ses bras, 6+6
         Et répudie au lointout ce qu'il ne sait pas. 6+6
         La prose humble et tremblante,à l'orateur laissée, 6+6
60 N'est au rimeur altierqu'un objet de risée. 6+6
         Mais tous deux ils font voirpar preuves et bons mots 6+6
         Que de parler suffit,et qu'il n'est que des sots 6+6
         Qui jusques à Newtonpuissent vouloir descendre, 6+6
         Ou des siècles éteintsressusciter la cendre. 6+6
65 Lors un pédant, arméde vers grecs et romains, 6+6
         Nous dit, non en français,que nos efforts sont vains ; 6+6
         Que la mémoire est tout ;qu'il ne faut plus écrire 6+6
         Rien qu'autrefois Augusteou Platon n'ait dû lire ; 6+6
         Mais un chiffreur pensif,de tels discours blessé, 6+6
70 Lève un front triste et secd'algèbre hérissé, 6+6
         Il calcule, et conclutque, de ces mots profanes, 6+6
         Il résulte que Grecset Romains sont des ânes ; 6+6
         Mesure en quel rapportHomère, près de lui, 6+6
         N'est qu'un rêveur pétride sottise et d'ennui, 6+6
75 Et ne sait pas (hélas !il s'ignore lui-même) 6+6
         Qu'on peut être aussi sotà résoudre un problème 6+6
         Qu'à rimer un chef-d'œuvreau journal admiré, 6+6
         Ou rétablir dans Plineun mot défiguré. 6+6
         Tout blesse leur oreilleactive et souonneuse ; 6+6
80 Leur vanité colère,inquiète, épineuse, 6+6
         Veille autour d'eux, et va,sans choix et sans raison, 6+6
         Distillant au hasardle miel ou le poison. 6+6
         Leur vie est un amasd'amitiés incertaines, 6+6
         De riens sonnés bien haut,de scandaleuses haines. 6+6
85 Ils les prêchent au monde,ils en parlent aux rois. 6+6
         Pour eux la renomméea trop peu de cent voix. 6+6
         De leurs moindres pensers,qu'ils aiment, qu'ils haïssent, 6+6
         Il faut que les marchés,que les toits retentissent. 6+6
         Vains amis d'un moment,ennemis imprévus ; 6+6
90 Sages en cela seulque, d'eux-mêmes connus, 6+6
         De leur propre suffrageils ne tiennent nul compte. 6+6
         D'affronts capricieuxils accablent sans honte. 6+6
         Ceux même qu'autrefoisd'éloges ampoulés 6+6
         Sans honte et sans scrupuleils avaient accablés. 6+6
95 .............................................................................
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         Admirer le premier,et sur l'autre, en silence, 6+6
         Fermer l'œil de la sageet bénigne indulgence. 6+6
         En effet, plat orgueil,folle prétention, 6+6
100 Puériles détoursde leur ambition 6+6
         Que l'éloge d'un autreassassine et déchire. 6+6
         Leur mérite se pltet se choie et s'admire, 6+6
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105 Du seul nom de rivalleur gloire est alarmée. 6+6
         Tout succès est un volfait à leur renommée. 6+6
         Envieux et jalouxmême dans l'avenir, 6+6
         Des beaux-arts, pour eux seuls,la route a dû s'ouvrir. 6+6
         Tout ce qu'ils n'ont point fait,ce qu'un autre peut faire, 6+6
110 Ce que des jours humainsla rapide carrière 6+6
         Ne leur a point permiseux-mêmes de tenter, 6+6
         Ils s'indignent qu'un autreose l'exécuter. 6+6
         Ils voudraient, après eux,seuls remplir la mémoire ; 6+6
         Éteindre en expirantle germe de la gloire ; 6+6
115 Emporter avec euxarts, muses et lauriers, 6+6
         Comme au jour de leur mort,cadavres meurtriers, 6+6
         Des monarques d'Asie,en leurs tombes jalouses, 6+6
         Entrnent avec euxtout leur peuple d'épouses, 6+6
         De peur qu'un autre hymen,prompt à les engager, 6+6
120 Les fit mères encoreen un lit étranger. 6+6
         Ainsi, tel qui, souventaveugle à se conntre, 6+6
         D'injustice envers luinous accuse peut-être, 6+6
         Vit et meurt justementà lui-même réduit, 6+6
         Seul, loin du monde entierqui le loue et le fuit. 6+6
125 C'est se faire à soi-mêmeun bien cruel martyre ! 6+6
         Leur cœur, leur intérêtne pourraient-ils leur dire 6+6
         Qu'il est bon de savoir,par d'illustres écrits, 6+6
         Disputer dans les artset remporter des prix, 6+6
         Mais qu'il faudrait encors'appliquer à bien vivre ; 6+6
130 Être grand dans son âmeet non pas dans son livre ; 6+6
         D'une égale amitiésavoir chérir les nœuds ; 6+6
         Laisser à ses amis,en mourant auprès d'eux, 6+6
         Par de douces vertus,meilleures que la gloire, 6+6
         Les larmes, les regretsd'une longue mémoire ? 6+6
135 Ah ! j'atteste les cieuxque j'ai voulu le croire ; 6+6
         J'ai voulu démentiret mes yeux et l'histoire. 6+6
         Mais non ! Il n'est pas vraique des cœurs excellents 6+6
         Soient les seuls, en effet, germent les talents. 6+6
         Un mortel peut toucherune lyre sublime, 6+6
140 Et n'avoir qu'un cœur faible,étroit, pusillanime ; 6+6
         Inhabile aux vertusqu'il sait si bien chanter, 6+6
         Ne les imiter pointet les faire imiter. 6+6
         Se louant dans autrui,tout poète le nomme 6+6
         Le premier des mortels,un héros, un grand homme. 6+6
145 On prodigue aux talentsce qu'on doit aux vertus. 6+6
         Mais ces titres pompeuxne m'abuseront plus. 6+6
         Son génie est fécond,il pénètre, il enflamme, 6+6
         D'accord. Sa voix émeut,ses chants élèvent l'âme, 6+6
         Soit. C'est beaucoup, sans doute,et ce n'est point assez. 6+6
150 Sait-il voir ses talentspar d'autres effacés ? 6+6
         Est-il fort à se vaincre,à pardonner l'offense ? 6+6
         Aux sages méconnusqu'opprime l'ignorance, 6+6
         Prête-t-il de sa voixle courageux appui ? 6+6
         Vrai, constant, toujours juste,et même contre lui, 6+6
155 Homme droit, ami sûr,doux, modeste, sincère, 6+6
         Ne verra-t-on jamaisl'espoir d'un beau salaire, 6+6
         Les caresses des grands,l'or, ni l'adversité 6+6
         Abaisser de son cœurl'indomptable fierté ? 6+6
         Il est grand homme alors.Mais nous, peuple inutile, 6+6
160 Grands hommes pour savoiravec un art facile, 6+6
         Des syllabes, des mots,arbitres souverains, 6+6
         En un sonore amasde vers alexandrins, 6+6
         Des rimes aux deux voix,famille ingénieuse, 6+6
         Promener deux à deuxla file harmonieuse !… 6+6
CHANT DEUXIÈME
165 D'imbéciles valets,peuple singe du mtre, 6+6
         L'amènent en riantdès qu'il vient à partre. 6+6
         Des plus larges festinsdévastateur ardent, 6+6
         Il s'assied, et le vinau délire impudent 6+6
         Lui dicte un long amasd'équivoques obscènes ; 6+6
170 Puis, d'un proverbe impurajustant quelques scènes, 6+6
         Il court, saute, s'agite,en son accès bouffon, 6+6
         Mieux que n't fait un singeélève du bâton ; 6+6
         Mais désormais à peineil suffit à sa gloire, 6+6
         On se l'arrache, il courtde victoire en victoire. 6+6
175 Chacun de ses refrainsfait des recueils fort beaux ; 6+6
         Il attache une têteaux bouts rimés nouveaux, 6+6
         Aux droits litigieuxde plusieurs synonymes 6+6
         Il sait même assignerleurs bornes légitimes. 6+6
         Bientôt chez tous les sotson sait de toute part 6+6
180 Jusqu' vont ses talents ;que lui seul avec art 6+6
         Noue une obscure énigmeau regard louche et fade ; 6+6
         Hache et disloque un moten absurde charade ; 6+6
         Construit, tordant les motsvers un sens gauche et lourd 6+6
         Le Janus à deux fronts,l'hébété calembour. 6+6
185 Il prédit un chef-d'œuvre.En huit jours il entasse 6+6
         De songes monstrueuxune effroyable masse ; 6+6
         De grands mots l'un à l'autreunis avec horreur ; 6+6
         Et d'un vers forcenéla sauvage fureur ; 6+6
         Partout, comme au théâtreOreste parricide, 6+6
190 Il tourne sous le fouetde l'ardente Euménide ; 6+6
         Comme Penthée, il voitle sinistre appareil, 6+6
         Et d'une double Thèbeet d'un double soleil. 6+6
         Il ne tient pas à lui,dans ses barbares veilles, 6+6
         Que, de peur de l'ouïrse bouchant les oreilles, 6+6
195 Phœbus n'aille bien loin,nous quittant pour jamais, 6+6
         Oublier de parlerla langue des Français. 6+6
         Et déjà sur sa foise fatiguant d'avance, 6+6
         La renommée annonceun prodige à la France, 6+6
         Et nous fait, par ses cris,à l'attendre venir, 6+6
200 Perdre haleine et sécherd'un curieux désir. 6+6
         Au silence bientôtil saura la réduire. 6+6
         Son livre avec orgueilau jour vient se produire : 6+6
         Tout se tait. Son grand nomsoudain est effacé. 6+6
         Dans son style âpre et lourd,de ronces hérissé, 6+6
205 Il roule tout fangeux,il s'agite, il se trne. 6+6
         Je le quitte vingt fois ;je le reprends à peine. 6+6
         Et j'admire et je ris,si d'un tour plus heureux 6+6
         Parmi tout ce chaossurnage un vers ou deux ; 6+6
         Et nous en rions tous.Et lui-même, peut-être, 6+6
210 Rit d'un siècle ignorantqui peut le méconntre. 6+6
         Ah ! le sage craintif,que l'avenir attend, 6+6
         Est de ses grands succèsmoins sûr et moins content. 6+6
         Sa retraite longtempsle voit dans le silence, 6+6
         A bien faire, épuisersa docte vigilance. 6+6
215 Tout roseau, tout caillou,tout chaume est écarté 6+6
         Qui troublerait un peule cristal argenté 6+6
         De son style riantde grâce et de nature, 6+6
         Doux, liquide, et semblableà l'onde la plus pure. 6+6
         Il amollit ce motqui devenait trop dur ; 6+6
220 Il éclaircit la nuitde ce passage obscur. 6+6
         Ce vers faible chancelle,il accourt, il l'étaie ; 6+6
         Il voit tout son poème.Il le tâte, il l'essaie, 6+6
         S'il est sévère et doux ;s'il n'y faut rien changer ; 6+6
         S'il coule sur un fildélicat et léger. 6+6
225 A force d'effaceret d'effacer encore, 6+6
         D'avoir en travaillantjoint le soir à l'aurore, 6+6
         Quand son ouvrage mûrsans broncher, sans périr, 6+6
         Sur un pied ferme et droitpeut enfin se tenir, 6+6
         Il tente le hasard,et sa modeste plume 6+6
230 Laisse échapper au jourun timide volume. 6+6
         Alors un juge expert,dans un prudent écrit 6+6
         Que le jour, la semaineou le mois a produit, 6+6
         S'assied, prend sa balanceinflexible et subtile : 6+6
         Nous pensons, nous croyons.— Juge vain et débile, 6+6
235 Si votre cœur s'embraseau vrai souffle des arts, 6+6
         Eh bien ! que tardez-vousd'offrir à nos regards, 6+6
         Dans quelque noble essai,leur empreinte suprême ? 6+6
         Nul n'est juge des artsque l'artiste lui-même. 6+6
         L'étranger n'entre pointdans leurs secrets jaloux. 6+6
240 Sur un art qui vous fuitet se cache de vous, 6+6
         De quel droit pensez-vous,croyez-vous quelque chose ? 6+6
         Le sourd va-t-il à Naple,aux chants du Cimarose, 6+6
         Marquer d'un doigt savantla mesure et le ton ? 6+6
         L'aveugle, se fiantaux pas de son bâton, 6+6
245 Dans les temples de Rome,au palais de Florence, 6+6
         Vient-il trouver cent fois,contempler en silence 6+6
         La toile Raphaël,ivre d'âme et de feu, 6+6
         A fait sur le Thaborétinceler un Dieu ? 6+6
         Celle du Titienla main suave et fine 6+6
250 A fait couler le sangsous une peau divine ? 6+6
         Certes, pour un auteur,c'est un fardeau bien lourd, 6+6
         Que d'avoir à souffrirun juge aveugle et sourd, 6+6
         Son ignare gté,ses ineptes censures, 6+6
         Ses éloges honteux,pires que ses injures. 6+6
255 Que dis-je ? il voit partoutlui fondre sur les bras 6+6
         Mille ennemis nouveauxqu'il ne connaissait pas : 6+6
         Des tartufes haineuxque sa liberté blesse ; 6+6
         Des grands seigneurs altiers,leurs valets, leur mtresse, 6+6
         Tel corps obscur et vainqu'il n'aura point vanté ; 6+6
260 Maint sourcilleux auteurqu'il n'aura point cité ; 6+6
         Et l'exil, les douleurs,les mépris, l'indigence ; 6+6
         Et d'un plat Cicéronl'outrageuse éloquence, 6+6
         Calomniateur grave,oracle du palais, 6+6
         D'embonpoint et d'hermineet d'ignorance épais. 6+6
265 Voilà ce que l'on trouve l'on cherche la gloire. 6+6
         Tels sont les doux sentiersdu temple de mémoire. 6+6
         Mais encore est-ce tout ?N'a-t-il pas quelque appui 6+6
         Qui soutienne ses paset marche devant lui ? 6+6
         Des appuis !… En est-ilqui s'offrent au mérite ? 6+6
270 Il se tait, il se cache,il est seul dans sa fuite. 6+6
         Ou bien pour compagnonsil a quelques amis 6+6
         Comme lui studieux,doux, modestes, soumis. 6+6
         La médiocritésouple, adroite et subtile, 6+6
         Va sous des bras puissantsse chercher un asile, 6+6
275 Les encense, leur plt,les dispose à loisir. 6+6
         Eux qui pensent bien faire,ivres d'un sot plaisir, 6+6
         Pour tuer le bon grainque leur présence effraie, 6+6
         Prêtent partout un aideà la stérile ivraie. 6+6
         Ils aiment tous les arts ;ils en font leur étude. 6+6
280 Trois heures chaque jourlaissés en solitude, 6+6
         Ils pensent. D'un systèmeils dictent des leçons ; 6+6
         Ils font de grands discours,de petites chansons ; 6+6
         Ils attendent l'instantqu'une illustre couronne 6+6
         Doit les asseoir au Louvreau quarantième trône. 6+6
285 Et quand ils dormirontd'un sommeil éternel, 6+6
         Leur successeur viendra,dans un jour solennel, 6+6
         Pleurer un si grand hommeaux arts si favorable ; 6+6
         Perte, hélas ! qui sans luiserait irréparable. 6+6
         Que s'ils n'égalent pointces hommes excellents 6+6
290 Qui font métier de l'art,professeurs des talents… 6+6
         — Qui font métier de l'art !Oui, le génie en France 6+6
         Est un poste, une charge,un bureau de finance 6+6
         Certes, je le veux croire ;et je vois que le roi 6+6
         Ne les a point nommésà ce sublime emploi. 6+6
295 Ils ne professent pointles arts ni le génie. 6+6
         De rimer, de penser,leur inepte manie, 6+6
         Soit ignorance entièreou soit zèle pour eux, 6+6
         Les fait du premier sotadmirateurs pompeux. 6+6
         Que de vrais fils du ciel,s'offrant à la lumière, 6+6
300 Viennent, sans y songer,les rendre à leur poussière, 6+6
         Soudain le trouble est misdans leurs petits travaux, 6+6
         Leur insolent orgueilles regarde en rivaux. 6+6
         Bientôt sots protecteursvont semer les alarmes ; 6+6
         Courent, volent partout ;partout lèvent les armes ; 6+6
305 Pour leurs chefs idiotscriant, prêchant, plaidant ; 6+6
         Outrés contre un espritsublime, indépendant, 6+6
         Qui sous leurs plats regardsa refusé de ntre ; 6+6
         Qu'eux-mêmes prôneraients'il daignait les conntre, 6+6
         Mais qui, d'un juste orgueilarmant son noble front, 6+6
310 De leur appui burlesquea rejeté l'affront. 6+6
         Ah ! je plains bien les artsquand un sot qui les aime 6+6
         Ose les protéger,les cultiver lui-même ; 6+6
         Et que pour ennemisils ont de sots auteurs, 6+6
         Et de sots protecteurset de sots amateurs ! 6+6
315 .............................................................................
         Sans doute j'aimerais,puisque tels sont leurs vœux, 6+6
         Que, de leurs beaux talentsnoblement amoureux, 6+6
         D'une main clairvoyante,aux poètes sublimes, 6+6
         Les grands sussent offrirdes faveurs magnanimes. 6+6
320 J'aimerais mieux qu'en euxbornant tous leurs désirs, 6+6
         Trouvant en eux leur prix,leur gloire, leurs plaisirs, 6+6
         Les talents plus altiersn'eussent d'autre pensée, 6+6
         Que de suivre à grands pasleur route commencée, 6+6
         Sans jamais s'informer,mendiant leurs regards, 6+6
325 S'il est des grands au mondeou s'ils aiment les arts. 6+6
         Car, au moins, plût au cielque des sots sans génie, 6+6
         Seuls, eussent fait des artsl'injuste ignominie ! 6+6
         Mais si de grands esprits,par des travers grossiers, 6+6
         Presque au niveau des sotss'abaissent les premiers ; 6+6
330 Si l'on voit des mortelslongtemps simples, modestes, 6+6
         Étaler en un jourdes changements funestes ; 6+6
         Chez un roi, chez un princeen un jour installés, 6+6
         Soudain ouvrir leurs cœurssi longtemps recélés ; 6+6
         Leur front, de ses bontésque leur génie encense, 6+6
335 Emprunter une abjecteet risible insolence ; 6+6
         Méconntre, du seinde ces brillants tréteaux 6+6
         l'étalent aux yeuxses Mécènes nouveaux, 6+6
         Des amis dont jadisla tendresse empressée 6+6
         A consolé longtempssa muse délaissée, 6+6
340 On peut juger très malet de prose et de vers ; 6+6
         Mais l'honnête homme est juste,il voit tous ces travers : 6+6
         De tes décisionsl'arrogant laconisme, 6+6
         Tes éclats ricaneurs,appuis d'un froid sophisme ; 6+6
         D'un silence affectél'importante hauteur, 6+6
345 A quelque ouvrage lupar un confrère auteur ; 6+6
         Une froideur haineuseen tes regards écrite ; 6+6
         D'un éloge fardéla contrainte hypocrite. 6+6
         Et si, du moins, encordes juges délicats, 6+6
         En méprisant ton cœurdont tu fais peu de cas, 6+6
350 Admiraient, comme toi,tes talents, ton ouvrage, 6+6
         Tu souscrirais sans peineà cet heureux partage. 6+6
         Mais peu savent assezdistinguer leurs mépris, 6+6
         Et n'y point avec toiconfondre tes écrits ; 6+6
         Et ne point mesurerpar toi, par ta faiblesse, 6+6
355 De tes productionsla force et la noblesse. 6+6
         Peu savent en deux partsdiviser l'écrivain : 6+6
         Grand et sublime auteur,homme petit et vain. 6+6
CHANT TROISIÈME
LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
         Il n'est que d'être roipour être heureux au monde. 6+6
         Bénis soient tes décrets,ô sagesse profonde ! 6+6
360 Qui me voulus heureux,et, prodigue envers moi, 6+6
         M'as fait dans mon asileet mon mtre et mon roi. 6+6
         Mon Louvre est sous le toit,sur ma tête il s'abaisse, 6+6
         De ses premiers regardsl'orient le caresse. 6+6
         Lit, sièges, table y sontportant de toutes parts 6+6
365 Livres, dessins, crayons,confusément épars. 6+6
         Là, je dors, chante, lis,pleure, étudie et pense. 6+6
         Là, dans un calme pur,je médite en silence 6+6
         Ce qu'un jour je veux être ;et, seul à m'applaudir, 6+6
         Je sème la moissonque je veux recueillir. 6+6
370 Là, je reviens toujours,et toujours les mains pleines, 6+6
         Amasser le butinde mes courses lointaines : 6+6
         Soit qu'en un livre antiqueà loisir engagé, 6+6
         Dans ses doctes feuilletsj'aie au loin voyagé ; 6+6
         Soit plutôt que, passantet vallons et rivières, 6+6
375 J'aie au loin parcourules terres étrangères. 6+6
         D'un vaste champ de fleursje tire un peu de miel. 6+6
         Tout m'enrichit et toutm'appelle ; et, chaque ciel 6+6
         M'offrant quelque dépouilleutile et précieuse, 6+6
         Je remplis lentementma ruche industrieuse. 6+6
380 Une pauvreté mâleest mon unique bien. 6+6
         Je ne suis rien, n'ai rien,n'attends rien, ne veux rien. 6+6
         Quel prince est libéral,et quel est méchant homme, 6+6
         Est un soin qui jamaisne troublera mon somme. 6+6
         Les éloges pompeuxd'hyperbole échauffés ; 6+6
385 Les bâillements muetsen silence étouffés ; 6+6
         L'orgueil distrait et morneet l'oblique satire 6+6
         A la louange amère,au perfide sourire ; 6+6
         L'ignorance capableau ton grave et prudent ; 6+6
         L'envie à l'œil pervers,qui, d'une noire dent, 6+6
390 Se mord, en écoutant,sa lèvre empoisonnée ; 6+6
         L'engment aux gros yeux,à la bouche étonnée ; 6+6
         Puis, bel esprit nouveau,cent beaux esprits soudain 6+6
         Vous tâteront le flanc,l'épigramme à la main. 6+6
         Je ne su