CHE_1/CHE86
André de Chénier
ŒUVRES POÉTIQUES
tome I
1790
POÈMES
Les Cyclopes Littéraires
CHANT PREMIER
         CE n'est plus un sommet | serein, couvert de fleurs, 6+6
         Qu'habitent aujourd'hui | les poétiques sœurs ; 6+6
         C'est l'antre de Lemnos, | sombre et sinistre asile, 6+6
         vingt Cyclopes noirs | et d'envie et de bile, 6+6
5 Prompts à souffler des feux | par la haine allumés, 6+6
         Trempent aux eaux du Styx | leurs traits envenimés ; 6+6
         Et d'outrage, de fiel, | de calomnie amère, 6+6
         Forgent sous le marteau | l'ïambe sanguinaire. 6+6
         Toi donc, ô dieu des vers, | qui nourris de tes eaux 6+6
10 Ton interprète heureux, | le sage Despréaux, 6+6
         Et Voltaire, et Corneille, | et l'âme de Racine, 6+6
         Et Malherbe, et Lebrun | à la lyre divine, 6+6
         Et ce rêveur charmant | chez qui, jusqu'aux poissons, 6+6
         Tout parle, tout, pour l'homme, | a d'utiles leçons ; 6+6
15 Et deux ou trois encor, | honneur de ton empire, 6+6
         Que la France a vus ntre | et que l'Europe admire, 6+6
         Donne-moi de pouvoir | sous leurs riches palmiers 6+6
         Faire germer aussi | mes timides lauriers ! 6+6
         Donne-moi, d'un poète, | esprit, gloire, génie, 6+6
20 Tout, excepté pourtant | l'enfantine manie 6+6
         De tel, qui, possédé | de son docte travers, 6+6
         Inepte et bête à tout | ce qui n'est pas des vers, 6+6
         Ridicule jouet | d'une verve inquiète, 6+6
         A toute heure est poète | et n'est rien que poète. 6+6
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         Pour tout esprit bien fait | les lettres ont des charmes. 6+6
         A ce penchant si doux | on voudrait obéir ; 6+6
30 Les lettrés ont pris soin | de les faire haïr, 6+6
         Elles n'ont point ici | d'ennemis plus contraires 6+6
         Que ces brigands pompeux, | ministres littéraires, 6+6
         Dont la ligue, formée | en corps tumultueux, 6+6
         Repousse l'homme simple, | et droit, et vertueux. 6+6
35 Ah ! de quelque laurier | que leur main nous honore, 6+6
         Il faut les bien aimer | pour les aimer encore, 6+6
         Quand d'un œil studieux | on a vu tour à tour 6+6
         Quels indignes humains | commandent dans leur cour. 6+6
         Mais il fait beau les voir | s'écriant tous ensemble, 6+6
40 Tels qu'en un carrefour | la meute s'assemble, 6+6
         Des dogues, l'œil ardent | et luttant à grands cris, 6+6
         D'un festin nuptial | s'arrachant les débris ; 6+6
         D'une triste assemblée, | immolée à leurs veilles, 6+6
         Se disputer entre eux | les yeux et les oreilles. 6+6
45 L'un au loin dans Strabon | voyage et s'applaudit ; 6+6
         L'autre un calcul en main | l'arrête et l'interdit ; 6+6
         Mais l'autre au milieu d'eux, | toujours, toujours poète, 6+6
         Improvise, extravague, | embouche la trompette, 6+6
         Répond en hémistiche | et cite de grands mots 6+6
50 Qu'au théâtre le soir | mugit quelque héros. 6+6
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         De la société | tyrans présomptueux ; 6+6
         Haïssant, dédaignant | tout ce qui n'est pas eux, 6+6
55 Chacun, dans son esprit, | se couronnant d'avance, 6+6
         Épouse avidement | un art, une science, 6+6
         Ne voit, ne connt qu'elle, | et la tient dans ses bras, 6+6
         Et répudie au loin | tout ce qu'il ne sait pas. 6+6
         La prose humble et tremblante, | à l'orateur laissée, 6+6
60 N'est au rimeur altier | qu'un objet de risée. 6+6
         Mais tous deux ils font voir | par preuves et bons mots 6+6
         Que de parler suffit, | et qu'il n'est que des sots 6+6
         Qui jusques à Newton | puissent vouloir descendre, 6+6
         Ou des siècles éteints | ressusciter la cendre. 6+6
65 Lors un pédant, armé | de vers grecs et romains, 6+6
         Nous dit, non en français, | que nos efforts sont vains ; 6+6
         Que la mémoire est tout ; | qu'il ne faut plus écrire 6+6
         Rien qu'autrefois Auguste | ou Platon n'ait dû lire ; 6+6
         Mais un chiffreur pensif, | de tels discours blessé, 6+6
70 Lève un front triste et sec | d'algèbre hérissé, 6+6
         Il calcule, et conclut | que, de ces mots profanes, 6+6
         Il résulte que Grecs | et Romains sont des ânes ; 6+6
         Mesure en quel rapport | Homère, près de lui, 6+6
         N'est qu'un rêveur pétri | de sottise et d'ennui, 6+6
75 Et ne sait pas (hélas ! | il s'ignore lui-même) 6+6
         Qu'on peut être aussi sot | à résoudre un problème 6+6
         Qu'à rimer un chef-d'œuvre | au journal admiré, 6+6
         Ou rétablir dans Pline | un mot défiguré. 6+6
         Tout blesse leur oreille | active et souonneuse ; 6+6
80 Leur vanité colère, | inquiète, épineuse, 6+6
         Veille autour d'eux, et va, | sans choix et sans raison, 6+6
         Distillant au hasard | le miel ou le poison. 6+6
         Leur vie est un amas | d'amitiés incertaines, 6+6
         De riens sonnés bien haut, | de scandaleuses haines. 6+6
85 Ils les prêchent au monde, | ils en parlent aux rois. 6+6
         Pour eux la renommée | a trop peu de cent voix. 6+6
         De leurs moindres pensers, | qu'ils aiment, qu'ils haïssent, 6+6
         Il faut que les marchés, | que les toits retentissent. 6+6
         Vains amis d'un moment, | ennemis imprévus ; 6+6
90 Sages en cela seul | que, d'eux-mêmes connus, 6+6
         De leur propre suffrage | ils ne tiennent nul compte. 6+6
         D'affronts capricieux | ils accablent sans honte. 6+6
         Ceux même qu'autrefois | d'éloges ampoulés 6+6
         Sans honte et sans scrupule | ils avaient accablés. 6+6
95 .............................................................................
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         Admirer le premier, | et sur l'autre, en silence, 6+6
         Fermer l'œil de la sage | et bénigne indulgence. 6+6
         En effet, plat orgueil, | folle prétention, 6+6
100 Puériles détours | de leur ambition 6+6
         Que l'éloge d'un autre | assassine et déchire. 6+6
         Leur mérite se plt | et se choie et s'admire, 6+6
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105 Du seul nom de rival | leur gloire est alarmée. 6+6
         Tout succès est un vol | fait à leur renommée. 6+6
         Envieux et jaloux | même dans l'avenir, 6+6
         Des beaux-arts, pour eux seuls, | la route a dû s'ouvrir. 6+6
         Tout ce qu'ils n'ont point fait, | ce qu'un autre peut faire, 6+6
110 Ce que des jours humains | la rapide carrière 6+6
         Ne leur a point permis | eux-mêmes de tenter, 6+6
         Ils s'indignent qu'un autre | ose l'exécuter. 6+6
         Ils voudraient, après eux, | seuls remplir la mémoire ; 6+6
         Éteindre en expirant | le germe de la gloire ; 6+6
115 Emporter avec eux | arts, muses et lauriers, 6+6
         Comme au jour de leur mort, | cadavres meurtriers, 6+6
         Des monarques d'Asie, | en leurs tombes jalouses, 6+6
         Entrnent avec eux | tout leur peuple d'épouses, 6+6
         De peur qu'un autre hymen, | prompt à les engager, 6+6
120 Les fit mères encore | en un lit étranger. 6+6
         Ainsi, tel qui, souvent | aveugle à se conntre, 6+6
         D'injustice envers lui | nous accuse peut-être, 6+6
         Vit et meurt justement | à lui-même réduit, 6+6
         Seul, loin du monde entier | qui le loue et le fuit. 6+6
125 C'est se faire à soi-même | un bien cruel martyre ! 6+6
         Leur cœur, leur intérêt | ne pourraient-ils leur dire 6+6
         Qu'il est bon de savoir, | par d'illustres écrits, 6+6
         Disputer dans les arts | et remporter des prix, 6+6
         Mais qu'il faudrait encor | s'appliquer à bien vivre ; 6+6
130 Être grand dans son âme | et non pas dans son livre ; 6+6
         D'une égale amitié | savoir chérir les nœuds ; 6+6
         Laisser à ses amis, | en mourant auprès d'eux, 6+6
         Par de douces vertus, | meilleures que la gloire, 6+6
         Les larmes, les regrets | d'une longue mémoire ? 6+6
135 Ah ! j'atteste les cieux | que j'ai voulu le croire ; 6+6
         J'ai voulu démentir | et mes yeux et l'histoire. 6+6
         Mais non ! Il n'est pas vrai | que des cœurs excellents 6+6
         Soient les seuls, en effet, | germent les talents. 6+6
         Un mortel peut toucher | une lyre sublime, 6+6
140 Et n'avoir qu'un cœur faible, | étroit, pusillanime ; 6+6
         Inhabile aux vertus | qu'il sait si bien chanter, 6+6
         Ne les imiter point | et les faire imiter. 6+6
         Se louant dans autrui, | tout poète le nomme 6+6
         Le premier des mortels, | un héros, un grand homme. 6+6
145 On prodigue aux talents | ce qu'on doit aux vertus. 6+6
         Mais ces titres pompeux | ne m'abuseront plus. 6+6
         Son génie est fécond, | il pénètre, il enflamme, 6+6
         D'accord. Sa voix émeut, | ses chants élèvent l'âme, 6+6
         Soit. C'est beaucoup, sans doute, | et ce n'est point assez. 6+6
150 Sait-il voir ses talents | par d'autres effacés ? 6+6
         Est-il fort à se vaincre, | à pardonner l'offense ? 6+6
         Aux sages méconnus | qu'opprime l'ignorance, 6+6
         Prête-t-il de sa voix | le courageux appui ? 6+6
         Vrai, constant, toujours juste, | et même contre lui, 6+6
155 Homme droit, ami sûr, | doux, modeste, sincère, 6+6
         Ne verra-t-on jamais | l'espoir d'un beau salaire, 6+6
         Les caresses des grands, | l'or, ni l'adversité 6+6
         Abaisser de son cœur | l'indomptable fierté ? 6+6
         Il est grand homme alors. | Mais nous, peuple inutile, 6+6
160 Grands hommes pour savoir | avec un art facile, 6+6
         Des syllabes, des mots, | arbitres souverains, 6+6
         En un sonore amas | de vers alexandrins, 6+6
         Des rimes aux deux voix, | famille ingénieuse, 6+6
         Promener deux à deux | la file harmonieuse !… 6+6
CHANT DEUXIÈME
165 D'imbéciles valets, | peuple singe du mtre, 6+6
         L'amènent en riant | dès qu'il vient à partre. 6+6
         Des plus larges festins | dévastateur ardent, 6+6
         Il s'assied, et le vin | au délire impudent 6+6
         Lui dicte un long amas | d'équivoques obscènes ; 6+6
170 Puis, d'un proverbe impur | ajustant quelques scènes, 6+6
         Il court, saute, s'agite, | en son accès bouffon, 6+6
         Mieux que n't fait un singe | élève du bâton ; 6+6
         Mais désormais à peine | il suffit à sa gloire, 6+6
         On se l'arrache, il court | de victoire en victoire. 6+6
175 Chacun de ses refrains | fait des recueils fort beaux ; 6+6
         Il attache une tête | aux bouts rimés nouveaux, 6+6
         Aux droits litigieux | de plusieurs synonymes 6+6
         Il sait même assigner | leurs bornes légitimes. 6+6
         Bientôt chez tous les sots | on sait de toute part 6+6
180 Jusqu' vont ses talents ; | que lui seul avec art 6+6
         Noue une obscure énigme | au regard louche et fade ; 6+6
         Hache et disloque un mot | en absurde charade ; 6+6
         Construit, tordant les mots | vers un sens gauche et lourd 6+6
         Le Janus à deux fronts, | l'hébété calembour. 6+6
185 Il prédit un chef-d'œuvre. | En huit jours il entasse 6+6
         De songes monstrueux | une effroyable masse ; 6+6
         De grands mots l'un à l'autre | unis avec horreur ; 6+6
         Et d'un vers forcené | la sauvage fureur ; 6+6
         Partout, comme au théâtre | Oreste parricide, 6+6
190 Il tourne sous le fouet | de l'ardente Euménide ; 6+6
         Comme Penthée, il voit | le sinistre appareil, 6+6
         Et d'une double Thèbe | et d'un double soleil. 6+6
         Il ne tient pas à lui, | dans ses barbares veilles, 6+6
         Que, de peur de l'ouïr | se bouchant les oreilles, 6+6
195 Phœbus n'aille bien loin, | nous quittant pour jamais, 6+6
         Oublier de parler | la langue des Français. 6+6
         Et déjà sur sa foi | se fatiguant d'avance, 6+6
         La renommée annonce | un prodige à la France, 6+6
         Et nous fait, par ses cris, | à l'attendre venir, 6+6
200 Perdre haleine et sécher | d'un curieux désir. 6+6
         Au silence bientôt | il saura la réduire. 6+6
         Son livre avec orgueil | au jour vient se produire : 6+6
         Tout se tait. Son grand nom | soudain est effacé. 6+6
         Dans son style âpre et lourd, | de ronces hérissé, 6+6
205 Il roule tout fangeux, | il s'agite, il se trne. 6+6
         Je le quitte vingt fois ; | je le reprends à peine. 6+6
         Et j'admire et je ris, | si d'un tour plus heureux 6+6
         Parmi tout ce chaos | surnage un vers ou deux ; 6+6
         Et nous en rions tous. | Et lui-même, peut-être, 6+6
210 Rit d'un siècle ignorant | qui peut le méconntre. 6+6
         Ah ! le sage craintif, | que l'avenir attend, 6+6
         Est de ses grands succès | moins sûr et moins content. 6+6
         Sa retraite longtemps | le voit dans le silence, 6+6
         A bien faire, épuiser | sa docte vigilance. 6+6
215 Tout roseau, tout caillou, | tout chaume est écarté 6+6
         Qui troublerait un peu | le cristal argenté 6+6
         De son style riant | de grâce et de nature, 6+6
         Doux, liquide, et semblable | à l'onde la plus pure. 6+6
         Il amollit ce mot | qui devenait trop dur ; 6+6
220 Il éclaircit la nuit | de ce passage obscur. 6+6
         Ce vers faible chancelle, | il accourt, il l'étaie ; 6+6
         Il voit tout son poème. | Il le tâte, il l'essaie, 6+6
         S'il est sévère et doux ; | s'il n'y faut rien changer ; 6+6
         S'il coule sur un fil | délicat et léger. 6+6
225 A force d'effacer | et d'effacer encore, 6+6
         D'avoir en travaillant | joint le soir à l'aurore, 6+6
         Quand son ouvrage mûr | sans broncher, sans périr, 6+6
         Sur un pied ferme et droit | peut enfin se tenir, 6+6
         Il tente le hasard, | et sa modeste plume 6+6
230 Laisse échapper au jour | un timide volume. 6+6
         Alors un juge expert, | dans un prudent écrit 6+6
         Que le jour, la semaine | ou le mois a produit, 6+6
         S'assied, prend sa balance | inflexible et subtile : 6+6
         Nous pensons, nous croyons. | — Juge vain et débile, 6+6
235 Si votre cœur s'embrase | au vrai souffle des arts, 6+6
         Eh bien ! que tardez-vous | d'offrir à nos regards, 6+6
         Dans quelque noble essai, | leur empreinte suprême ? 6+6
         Nul n'est juge des arts | que l'artiste lui-même. 6+6
         L'étranger n'entre point | dans leurs secrets jaloux. 6+6
240 Sur un art qui vous fuit | et se cache de vous, 6+6
         De quel droit pensez-vous, | croyez-vous quelque chose ? 6+6
         Le sourd va-t-il à Naple, | aux chants du Cimarose, 6+6
         Marquer d'un doigt savant | la mesure et le ton ? 6+6
         L'aveugle, se fiant | aux pas de son bâton, 6+6
245 Dans les temples de Rome, | au palais de Florence, 6+6
         Vient-il trouver cent fois, | contempler en silence 6+6
         La toile Raphaël, | ivre d'âme et de feu, 6+6
         A fait sur le Thabor | étinceler un Dieu ? 6+6
         Celle du Titien | la main suave et fine 6+6
250 A fait couler le sang | sous une peau divine ? 6+6
         Certes, pour un auteur, | c'est un fardeau bien lourd, 6+6
         Que d'avoir à souffrir | un juge aveugle et sourd, 6+6
         Son ignare gté, | ses ineptes censures, 6+6
         Ses éloges honteux, | pires que ses injures. 6+6
255 Que dis-je ? il voit partout | lui fondre sur les bras 6+6
         Mille ennemis nouveaux | qu'il ne connaissait pas : 6+6
         Des tartufes haineux | que sa liberté blesse ; 6+6
         Des grands seigneurs altiers, | leurs valets, leur mtresse, 6+6
         Tel corps obscur et vain | qu'il n'aura point vanté ; 6+6
260 Maint sourcilleux auteur | qu'il n'aura point cité ; 6+6
         Et l'exil, les douleurs, | les mépris, l'indigence ; 6+6
         Et d'un plat Cicéron | l'outrageuse éloquence, 6+6
         Calomniateur grave, | oracle du palais, 6+6
         D'embonpoint et d'hermine | et d'ignorance épais. 6+6
265 Voilà ce que l'on trouve | l'on cherche la gloire. 6+6
         Tels sont les doux sentiers | du temple de mémoire. 6+6
         Mais encore est-ce tout ? | N'a-t-il pas quelque appui 6+6
         Qui soutienne ses pas | et marche devant lui ? 6+6
         Des appuis !… En est-il | qui s'offrent au mérite ? 6+6
270 Il se tait, il se cache, | il est seul dans sa fuite. 6+6
         Ou bien pour compagnons | il a quelques amis 6+6
         Comme lui studieux, | doux, modestes, soumis. 6+6
         La médiocrité | souple, adroite et subtile, 6+6
         Va sous des bras puissants | se chercher un asile, 6+6
275 Les encense, leur plt, | les dispose à loisir. 6+6
         Eux qui pensent bien faire, | ivres d'un sot plaisir, 6+6
         Pour tuer le bon grain | que leur présence effraie, 6+6
         Prêtent partout un aide | à la stérile ivraie. 6+6
         Ils aiment tous les arts ; | ils en font leur étude. 6+6
280 Trois heures chaque jour | laissés en solitude, 6+6
         Ils pensent. D'un système | ils dictent des leçons ; 6+6
         Ils font de grands discours, | de petites chansons ; 6+6
         Ils attendent l'instant | qu'une illustre couronne 6+6
         Doit les asseoir au Louvre | au quarantième trône. 6+6
285 Et quand ils dormiront | d'un sommeil éternel, 6+6
         Leur successeur viendra, | dans un jour solennel, 6+6
         Pleurer un si grand homme | aux arts si favorable ; 6+6
         Perte, hélas ! qui sans lui | serait irréparable. 6+6
         Que s'ils n'égalent point | ces hommes excellents 6+6
290 Qui font métier de l'art, | professeurs des talents… 6+6
         — Qui font métier de l'art ! | Oui, le génie en France 6+6
         Est un poste, une charge, | un bureau de finance 6+6
         Certes, je le veux croire ; | et je vois que le roi 6+6
         Ne les a point nommés | à ce sublime emploi. 6+6
295 Ils ne professent point | les arts ni le génie. 6+6
         De rimer, de penser, | leur inepte manie, 6+6
         Soit ignorance entière | ou soit zèle pour eux, 6+6
         Les fait du premier sot | admirateurs pompeux. 6+6
         Que de vrais fils du ciel, | s'offrant à la lumière, 6+6
300 Viennent, sans y songer, | les rendre à leur poussière, 6+6
         Soudain le trouble est mis | dans leurs petits travaux, 6+6
         Leur insolent orgueil | les regarde en rivaux. 6+6
         Bientôt sots protecteurs | vont semer les alarmes ; 6+6
         Courent, volent partout ; | partout lèvent les armes ; 6+6
305 Pour leurs chefs idiots | criant, prêchant, plaidant ; 6+6
         Outrés contre un esprit | sublime, indépendant, 6+6
         Qui sous leurs plats regards | a refusé de ntre ; 6+6
         Qu'eux-mêmes prôneraient | s'il daignait les conntre, 6+6
         Mais qui, d'un juste orgueil | armant son noble front, 6+6
310 De leur appui burlesque | a rejeté l'affront. 6+6
         Ah ! je plains bien les arts | quand un sot qui les aime 6+6
         Ose les protéger, | les cultiver lui-même ; 6+6
         Et que pour ennemis | ils ont de sots auteurs, 6+6
         Et de sots protecteurs | et de sots amateurs ! 6+6
315 .............................................................................
         Sans doute j'aimerais, | puisque tels sont leurs vœux, 6+6
         Que, de leurs beaux talents | noblement amoureux, 6+6
         D'une main clairvoyante, | aux poètes sublimes, 6+6
         Les grands sussent offrir | des faveurs magnanimes. 6+6
320 J'aimerais mieux qu'en eux | bornant tous leurs désirs, 6+6
         Trouvant en eux leur prix, | leur gloire, leurs plaisirs, 6+6
         Les talents plus altiers | n'eussent d'autre pensée, 6+6
         Que de suivre à grands pas | leur route commencée, 6+6
         Sans jamais s'informer, | mendiant leurs regards, 6+6
325 S'il est des grands au monde | ou s'ils aiment les arts. 6+6
         Car, au moins, plût au ciel | que des sots sans génie, 6+6
         Seuls, eussent fait des arts | l'injuste ignominie ! 6+6
         Mais si de grands esprits, | par des travers grossiers, 6+6
         Presque au niveau des sots | s'abaissent les premiers ; 6+6
330 Si l'on voit des mortels | longtemps simples, modestes, 6+6
         Étaler en un jour | des changements funestes ; 6+6
         Chez un roi, chez un prince | en un jour installés, 6+6
         Soudain ouvrir leurs cœurs | si longtemps recélés ; 6+6
         Leur front, de ses bontés | que leur génie encense, 6+6
335 Emprunter une abjecte | et risible insolence ; 6+6
         Méconntre, du sein | de ces brillants tréteaux 6+6
         l'étalent aux yeux | ses Mécènes nouveaux, 6+6
         Des amis dont jadis | la tendresse empressée 6+6
         A consolé longtemps | sa muse délaissée, 6+6
340 On peut juger très mal | et de prose et de vers ; 6+6
         Mais l'honnête homme est juste, | il voit tous ces travers : 6+6
         De tes décisions | l'arrogant laconisme, 6+6
         Tes éclats ricaneurs, | appuis d'un froid sophisme ; 6+6
         D'un silence affecté | l'importante hauteur, 6+6
345 A quelque ouvrage lu | par un confrère auteur ; 6+6
         Une froideur haineuse | en tes regards écrite ; 6+6
         D'un éloge fardé | la contrainte hypocrite. 6+6
         Et si, du moins, encor | des juges délicats, 6+6
         En méprisant ton cœur | dont tu fais peu de cas, 6+6
350 Admiraient, comme toi, | tes talents, ton ouvrage, 6+6
         Tu souscrirais sans peine | à cet heureux partage. 6+6
         Mais peu savent assez | distinguer leurs mépris, 6+6
         Et n'y point avec toi | confondre tes écrits ; 6+6
         Et ne point mesurer | par toi, par ta faiblesse, 6+6
355 De tes productions | la force et la noblesse. 6+6
         Peu savent en deux parts | diviser l'écrivain : 6+6
         Grand et sublime auteur, | homme petit et vain. 6+6
CHANT TROISIÈME
LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
         Il n'est que d'être roi | pour être heureux au monde. 6+6
         Bénis soient tes décrets, | ô sagesse profonde ! 6+6
360 Qui me voulus heureux, | et, prodigue envers moi, 6+6
         M'as fait dans mon asile | et mon mtre et mon roi. 6+6
         Mon Louvre est sous le toit, | sur ma tête il s'abaisse, 6+6
         De ses premiers regards | l'orient le caresse. 6+6
         Lit, sièges, table y sont | portant de toutes parts 6+6
365 Livres, dessins, crayons, | confusément épars. 6+6
         Là, je dors, chante, lis, | pleure, étudie et pense. 6+6
         Là, dans un calme pur, | je médite en silence 6+6
         Ce qu'un jour je veux être ; | et, seul à m'applaudir, 6+6
         Je sème la moisson | que je veux recueillir. 6+6
370 Là, je reviens toujours, | et toujours les mains pleines, 6+6
         Amasser le butin | de mes courses lointaines : 6+6
         Soit qu'en un livre antique | à loisir engagé, 6+6
         Dans ses doctes feuillets | j'aie au loin voyagé ; 6+6
         Soit plutôt que, passant | et vallons et rivières, 6+6
375 J'aie au loin parcouru | les terres étrangères. 6+6
         D'un vaste champ de fleurs | je tire un peu de miel. 6+6
         Tout m'enrichit et tout | m'appelle ; et, chaque ciel 6+6
         M'offrant quelque dépouille | utile et précieuse, 6+6
         Je remplis lentement | ma ruche industrieuse. 6+6
380 Une pauvreté mâle | est mon unique bien. 6+6
         Je ne suis rien, n'ai rien, | n'attends rien, ne veux rien. 6+6
         Quel prince est libéral, | et quel est méchant homme, 6+6
         Est un soin qui jamais | ne troublera mon somme. 6+6
         Les éloges pompeux | d'hyperbole échauffés ; 6+6
385 Les bâillements muets | en silence étouffés ; 6+6
         L'orgueil distrait et morne | et l'oblique satire 6+6
         A la louange amère, | au perfide sourire ; 6+6
         L'ignorance capable | au ton grave et prudent ; 6+6
         L'envie à l'œil pervers, | qui, d'une noire dent, 6+6
390 Se mord, en écoutant, | sa lèvre empoisonnée ; 6+6
         L'engment aux gros yeux, | à la bouche étonnée ; 6+6
         Puis, bel esprit nouveau, | cent beaux esprits soudain 6+6
         Vous tâteront le flanc, | l'épigramme à la main. 6+6
         Je ne suis point