CHE_1/CHE86
André de Chénier
ŒUVRES POÉTIQUES
tome I
1790
POÈMES
Les Cyclopes Littéraires
CHANT PREMIER
         CE n'est plus un sommet serein, couvert de fleurs, 6+6
         Qu'habitent aujourd'hui les poétiques sœurs ; 6+6
         C'est l'antre de Lemnos, sombre et sinistre asile, 6+6
         Où vingt Cyclopes noirs et d'envie et de bile, 6+6
5 Prompts à souffler des feux par la haine allumés, 6+6
         Trempent aux eaux du Styx leurs traits envenimés ; 6+6
         Et d'outrage, de fiel, de calomnie amère, 6+6
         Forgent sous le marteau l'ïambe sanguinaire. 6+6
         Toi donc, ô dieu des vers, qui nourris de tes eaux 6+6
10 Ton interprète heureux, le sage Despréaux, 6+6
         Et Voltaire, et Corneille, et l'âme de Racine, 6+6
         Et Malherbe, et Lebrun à la lyre divine, 6+6
         Et ce rêveur charmant chez qui, jusqu'aux poissons, 6+6
         Tout parle, tout, pour l'homme, a d'utiles leçons ; 6+6
15 Et deux ou trois encor, honneur de ton empire, 6+6
         Que la France a vus naître et que l'Europe admire, 6+6
         Donne-moi de pouvoir sous leurs riches palmiers 6+6
         Faire germer aussi mes timides lauriers ! 6+6
         Donne-moi, d'un poète, esprit, gloire, génie, 6+6
20 Tout, excepté pourtant l'enfantine manie 6+6
         De tel, qui, possé de son docte travers, 6+6
         Inepte et bête à tout ce qui n'est pas des vers, 6+6
         Ridicule jouet d'une verve inquiète, 6+6
         A toute heure est poète et n'est rien que poète. 6+6
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         Pour tout esprit bien fait les lettres ont des charmes. 6+6
         A ce penchant si doux on voudrait obéir ; 6+6
30 Les lettrés ont pris soin de les faire haïr, 6+6
         Elles n'ont point ici d'ennemis plus contraires 6+6
         Que ces brigands pompeux, ministres littéraires, 6+6
         Dont la ligue, formée en corps tumultueux, 6+6
         Repousse l'homme simple, et droit, et vertueux. 6+6
35 Ah ! de quelque laurier que leur main nous honore, 6+6
         Il faut les bien aimer pour les aimer encore, 6+6
         Quand d'un œil studieux on a vu tour à tour 6+6
         Quels indignes humains commandent dans leur cour. 6+6
         Mais il fait beau les voir s'écriant tous ensemble, 6+6
40 Tels qu'en un carrefour où la meute s'assemble, 6+6
         Des dogues, l'œil ardent et luttant à grands cris, 6+6
         D'un festin nuptial s'arrachant les débris ; 6+6
         D'une triste assemblée, immolée à leurs veilles, 6+6
         Se disputer entre eux les yeux et les oreilles. 6+6
45 L'un au loin dans Strabon voyage et s'applaudit ; 6+6
         L'autre un calcul en main l'arrête et l'interdit ; 6+6
         Mais l'autre au milieu d'eux, toujours, toujours poète, 6+6
         Improvise, extravague, embouche la trompette, 6+6
         Répond en hémistiche et cite de grands mots 6+6
50 Qu'au théâtre le soir mugit quelque héros. 6+6
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         De la socié tyrans présomptueux ; 6+6
         Haïssant, dédaignant tout ce qui n'est pas eux, 6+6
55 Chacun, dans son esprit, se couronnant d'avance, 6+6
         Épouse avidement un art, une science, 6+6
         Ne voit, ne connaît qu'elle, et la tient dans ses bras, 6+6
         Et répudie au loin tout ce qu'il ne sait pas. 6+6
         La prose humble et tremblante, à l'orateur laissée, 6+6
60 N'est au rimeur altier qu'un objet de rie. 6+6
         Mais tous deux ils font voir par preuves et bons mots 6+6
         Que de parler suffit, et qu'il n'est que des sots 6+6
         Qui jusques à Newton puissent vouloir descendre, 6+6
         Ou des siècles éteints ressusciter la cendre. 6+6
65 Lors un pédant, armé de vers grecs et romains, 6+6
         Nous dit, non en français, que nos efforts sont vains ; 6+6
         Que la mémoire est tout ; qu'il ne faut plus écrire 6+6
         Rien qu'autrefois Auguste ou Platon n'ait dû lire ; 6+6
         Mais un chiffreur pensif, de tels discours blessé, 6+6
70 Lève un front triste et sec d'algèbre hérissé, 6+6
         Il calcule, et conclut que, de ces mots profanes, 6+6
         Il résulte que Grecs et Romains sont des ânes ; 6+6
         Mesure en quel rapport Homère, près de lui, 6+6
         N'est qu'un rêveur pétri de sottise et d'ennui, 6+6
75 Et ne sait pas (hélas ! il s'ignore lui-même) 6+6
         Qu'on peut être aussi sot à résoudre un problème 6+6
         Qu'à rimer un chef-d'œuvre au journal admiré, 6+6
         Ou rétablir dans Pline un mot défiguré. 6+6
         Tout blesse leur oreille active et souonneuse ; 6+6
80 Leur vanité colère, inquiète, épineuse, 6+6
         Veille autour d'eux, et va, sans choix et sans raison, 6+6
         Distillant au hasard le miel ou le poison. 6+6
         Leur vie est un amas d'amitiés incertaines, 6+6
         De riens sonnés bien haut, de scandaleuses haines. 6+6
85 Ils les prêchent au monde, ils en parlent aux rois. 6+6
         Pour eux la renommée a trop peu de cent voix. 6+6
         De leurs moindres pensers, qu'ils aiment, qu'ils haïssent, 6+6
         Il faut que les marchés, que les toits retentissent. 6+6
         Vains amis d'un moment, ennemis imprévus ; 6+6
90 Sages en cela seul que, d'eux-mêmes connus, 6+6
         De leur propre suffrage ils ne tiennent nul compte. 6+6
         D'affronts capricieux ils accablent sans honte. 6+6
         Ceux même qu'autrefois d'éloges ampoulés 6+6
         Sans honte et sans scrupule ils avaient accablés. 6+6
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         Admirer le premier, et sur l'autre, en silence, 6+6
         Fermer l'œil de la sage et bénigne indulgence. 6+6
         En effet, plat orgueil, folle prétention, 6+6
100 Puériles détours de leur ambition 6+6
         Que l'éloge d'un autre assassine et déchire. 6+6
         Leur mérite se plaît et se choie et s'admire, 6+6
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105 Du seul nom de rival leur gloire est alarmée. 6+6
         Tout succès est un vol fait à leur renommée. 6+6
         Envieux et jaloux même dans l'avenir, 6+6
         Des beaux-arts, pour eux seuls, la route a dû s'ouvrir. 6+6
         Tout ce qu'ils n'ont point fait, ce qu'un autre peut faire, 6+6
110 Ce que des jours humains la rapide carrière 6+6
         Ne leur a point permis eux-mêmes de tenter, 6+6
         Ils s'indignent qu'un autre ose l'exécuter. 6+6
         Ils voudraient, après eux, seuls remplir la mémoire ; 6+6
         Éteindre en expirant le germe de la gloire ; 6+6
115 Emporter avec eux arts, muses et lauriers, 6+6
         Comme au jour de leur mort, cadavres meurtriers, 6+6
         Des monarques d'Asie, en leurs tombes jalouses, 6+6
         Entraînent avec eux tout leur peuple d'épouses, 6+6
         De peur qu'un autre hymen, prompt à les engager, 6+6
120 Les fit mères encore en un lit étranger. 6+6
         Ainsi, tel qui, souvent aveugle à se connaître, 6+6
         D'injustice envers lui nous accuse peut-être, 6+6
         Vit et meurt justement à lui-même réduit, 6+6
         Seul, loin du monde entier qui le loue et le fuit. 6+6
125 C'est se faire à soi-même un bien cruel martyre ! 6+6
         Leur cœur, leur intérêt ne pourraient-ils leur dire 6+6
         Qu'il est bon de savoir, par d'illustres écrits, 6+6
         Disputer dans les arts et remporter des prix, 6+6
         Mais qu'il faudrait encor s'appliquer à bien vivre ; 6+6
130 Être grand dans son âme et non pas dans son livre ; 6+6
         D'une égale amitié savoir chérir les nœuds ; 6+6
         Laisser à ses amis, en mourant auprès d'eux, 6+6
         Par de douces vertus, meilleures que la gloire, 6+6
         Les larmes, les regrets d'une longue mémoire ? 6+6
135 Ah ! j'atteste les cieux que j'ai voulu le croire ; 6+6
         J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire. 6+6
         Mais non ! Il n'est pas vrai que des cœurs excellents 6+6
         Soient les seuls, en effet, où germent les talents. 6+6
         Un mortel peut toucher une lyre sublime, 6+6
140 Et n'avoir qu'un cœur faible, étroit, pusillanime ; 6+6
         Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter, 6+6
         Ne les imiter point et les faire imiter. 6+6
         Se louant dans autrui, tout poète le nomme 6+6
         Le premier des mortels, un héros, un grand homme. 6+6
145 On prodigue aux talents ce qu'on doit aux vertus. 6+6
         Mais ces titres pompeux ne m'abuseront plus. 6+6
         Son génie est fécond, il pénètre, il enflamme, 6+6
         D'accord. Sa voix émeut, ses chants élèvent l'âme, 6+6
         Soit. C'est beaucoup, sans doute, et ce n'est point assez. 6+6
150 Sait-il voir ses talents par d'autres effacés ? 6+6
         Est-il fort à se vaincre, à pardonner l'offense ? 6+6
         Aux sages méconnus qu'opprime l'ignorance, 6+6
         Prête-t-il de sa voix le courageux appui ? 6+6
         Vrai, constant, toujours juste, et même contre lui, 6+6
155 Homme droit, ami sûr, doux, modeste, sincère, 6+6
         Ne verra-t-on jamais l'espoir d'un beau salaire, 6+6
         Les caresses des grands, l'or, ni l'adversi 6+6
         Abaisser de son cœur l'indomptable fierté ? 6+6
         Il est grand homme alors. Mais nous, peuple inutile, 6+6
160 Grands hommes pour savoir avec un art facile, 6+6
         Des syllabes, des mots, arbitres souverains, 6+6
         En un sonore amas de vers alexandrins, 6+6
         Des rimes aux deux voix, famille ingénieuse, 6+6
         Promener deux à deux la file harmonieuse !… 6+6
CHANT DEUXIÈME
165 D'imbéciles valets, peuple singe du maître, 6+6
         L'amènent en riant dès qu'il vient à paraître. 6+6
         Des plus larges festins dévastateur ardent, 6+6
         Il s'assied, et le vin au délire impudent 6+6
         Lui dicte un long amas d'équivoques obscènes ; 6+6
170 Puis, d'un proverbe impur ajustant quelques scènes, 6+6
         Il court, saute, s'agite, en son accès bouffon, 6+6
         Mieux que n'eût fait un singe élève du bâton ; 6+6
         Mais désormais à peine il suffit à sa gloire, 6+6
         On se l'arrache, il court de victoire en victoire. 6+6
175 Chacun de ses refrains fait des recueils fort beaux ; 6+6
         Il attache une tête aux bouts rimés nouveaux, 6+6
         Aux droits litigieux de plusieurs synonymes 6+6
         Il sait même assigner leurs bornes légitimes. 6+6
         Bientôt chez tous les sots on sait de toute part 6+6
180 Jusqu'où vont ses talents ; que lui seul avec art 6+6
         Noue une obscure énigme au regard louche et fade ; 6+6
         Hache et disloque un mot en absurde charade ; 6+6
         Construit, tordant les mots vers un sens gauche et lourd 6+6
         Le Janus à deux fronts, l'hébété calembour. 6+6
185 Il prédit un chef-d'œuvre. En huit jours il entasse 6+6
         De songes monstrueux une effroyable masse ; 6+6
         De grands mots l'un à l'autre unis avec horreur ; 6+6
         Et d'un vers force la sauvage fureur ; 6+6
         Partout, comme au théâtre Oreste parricide, 6+6
190 Il tourne sous le fouet de l'ardente Euménide ; 6+6
         Comme Penthée, il voit le sinistre appareil, 6+6
         Et d'une double Thèbe et d'un double soleil. 6+6
         Il ne tient pas à lui, dans ses barbares veilles, 6+6
         Que, de peur de l'ouïr se bouchant les oreilles, 6+6
195 Phœbus n'aille bien loin, nous quittant pour jamais, 6+6
         Oublier de parler la langue des Français. 6+6
         Et déjà sur sa foi se fatiguant d'avance, 6+6
         La renommée annonce un prodige à la France, 6+6
         Et nous fait, par ses cris, à l'attendre venir, 6+6
200 Perdre haleine et sécher d'un curieux désir. 6+6
         Au silence bientôt il saura la réduire. 6+6
         Son livre avec orgueil au jour vient se produire : 6+6
         Tout se tait. Son grand nom soudain est effacé. 6+6
         Dans son style âpre et lourd, de ronces hérissé, 6+6
205 Il roule tout fangeux, il s'agite, il se traîne. 6+6
         Je le quitte vingt fois ; je le reprends à peine. 6+6
         Et j'admire et je ris, si d'un tour plus heureux 6+6
         Parmi tout ce chaos surnage un vers ou deux ; 6+6
         Et nous en rions tous. Et lui-même, peut-être, 6+6
210 Rit d'un siècle ignorant qui peut le méconnaître. 6+6
         Ah ! le sage craintif, que l'avenir attend, 6+6
         Est de ses grands succès moins sûr et moins content. 6+6
         Sa retraite longtemps le voit dans le silence, 6+6
         A bien faire, épuiser sa docte vigilance. 6+6
215 Tout roseau, tout caillou, tout chaume est écarté 6+6
         Qui troublerait un peu le cristal argen 6+6
         De son style riant de grâce et de nature, 6+6
         Doux, liquide, et semblable à l'onde la plus pure. 6+6
         Il amollit ce mot qui devenait trop dur ; 6+6
220 Il éclaircit la nuit de ce passage obscur. 6+6
         Ce vers faible chancelle, il accourt, il l'étaie ; 6+6
         Il voit tout son poème. Il le tâte, il l'essaie, 6+6
         S'il est sévère et doux ; s'il n'y faut rien changer ; 6+6
         S'il coule sur un fil délicat et léger. 6+6
225 A force d'effacer et d'effacer encore, 6+6
         D'avoir en travaillant joint le soir à l'aurore, 6+6
         Quand son ouvrage mûr sans broncher, sans périr, 6+6
         Sur un pied ferme et droit peut enfin se tenir, 6+6
         Il tente le hasard, et sa modeste plume 6+6
230 Laisse échapper au jour un timide volume. 6+6
         Alors un juge expert, dans un prudent écrit 6+6
         Que le jour, la semaine ou le mois a produit, 6+6
         S'assied, prend sa balance inflexible et subtile : 6+6
         Nous pensons, nous croyons. — Juge vain et débile, 6+6
235 Si votre cœur s'embrase au vrai souffle des arts, 6+6
         Eh bien ! que tardez-vous d'offrir à nos regards, 6+6
         Dans quelque noble essai, leur empreinte suprême ? 6+6
         Nul n'est juge des arts que l'artiste lui-même. 6+6
         L'étranger n'entre point dans leurs secrets jaloux. 6+6
240 Sur un art qui vous fuit et se cache de vous, 6+6
         De quel droit pensez-vous, croyez-vous quelque chose ? 6+6
         Le sourd va-t-il à Naple, aux chants du Cimarose, 6+6
         Marquer d'un doigt savant la mesure et le ton ? 6+6
         L'aveugle, se fiant aux pas de son bâton, 6+6
245 Dans les temples de Rome, au palais de Florence, 6+6
         Vient-il trouver cent fois, contempler en silence 6+6
         La toile où Raphaël, ivre d'âme et de feu, 6+6
         A fait sur le Thabor étinceler un Dieu ? 6+6
         Celle où du Titien la main suave et fine 6+6
250 A fait couler le sang sous une peau divine ? 6+6
         Certes, pour un auteur, c'est un fardeau bien lourd, 6+6
         Que d'avoir à souffrir un juge aveugle et sourd, 6+6
         Son ignare gté, ses ineptes censures, 6+6
         Ses éloges honteux, pires que ses injures. 6+6
255 Que dis-je ? il voit partout lui fondre sur les bras 6+6
         Mille ennemis nouveaux qu'il ne connaissait pas : 6+6
         Des tartufes haineux que sa liberté blesse ; 6+6
         Des grands seigneurs altiers, leurs valets, leur mtresse, 6+6
         Tel corps obscur et vain qu'il n'aura point vanté ; 6+6
260 Maint sourcilleux auteur qu'il n'aura point cité ; 6+6
         Et l'exil, les douleurs, les mépris, l'indigence ; 6+6
         Et d'un plat Cicéron l'outrageuse éloquence, 6+6
         Calomniateur grave, oracle du palais, 6+6
         D'embonpoint et d'hermine et d'ignorance épais. 6+6
265 Voilà ce que l'on trouve où l'on cherche la gloire. 6+6
         Tels sont les doux sentiers du temple de mémoire. 6+6
         Mais encore est-ce tout ? N'a-t-il pas quelque appui 6+6
         Qui soutienne ses pas et marche devant lui ? 6+6
         Des appuis !… En est-il qui s'offrent au mérite ? 6+6
270 Il se tait, il se cache, il est seul dans sa fuite. 6+6
         Ou bien pour compagnons il a quelques amis 6+6
         Comme lui studieux, doux, modestes, soumis. 6+6
         La médiocri souple, adroite et subtile, 6+6
         Va sous des bras puissants se chercher un asile, 6+6
275 Les encense, leur plaît, les dispose à loisir. 6+6
         Eux qui pensent bien faire, ivres d'un sot plaisir, 6+6
         Pour tuer le bon grain que leur présence effraie, 6+6
         Prêtent partout un aide à la stérile ivraie. 6+6
         Ils aiment tous les arts ; ils en font leur étude. 6+6
280 Trois heures chaque jour laissés en solitude, 6+6
         Ils pensent. D'un système ils dictent des leçons ; 6+6
         Ils font de grands discours, de petites chansons ; 6+6
         Ils attendent l'instant qu'une illustre couronne 6+6
         Doit les asseoir au Louvre au quarantième trône. 6+6
285 Et quand ils dormiront d'un sommeil éternel, 6+6
         Leur successeur viendra, dans un jour solennel, 6+6
         Pleurer un si grand homme aux arts si favorable ; 6+6
         Perte, hélas ! qui sans lui serait irréparable. 6+6
         Que s'ils n'égalent point ces hommes excellents 6+6
290 Qui font métier de l'art, professeurs des talents… 6+6
         — Qui font métier de l'art ! Oui, le génie en France 6+6
         Est un poste, une charge, un bureau de finance 6+6
         Certes, je le veux croire ; et je vois que le roi 6+6
         Ne les a point nommés à ce sublime emploi. 6+6
295 Ils ne professent point les arts ni le génie. 6+6
         De rimer, de penser, leur inepte manie, 6+6
         Soit ignorance entière ou soit zèle pour eux, 6+6
         Les fait du premier sot admirateurs pompeux. 6+6
         Que de vrais fils du ciel, s'offrant à la lumière, 6+6
300 Viennent, sans y songer, les rendre à leur poussière, 6+6
         Soudain le trouble est mis dans leurs petits travaux, 6+6
         Leur insolent orgueil les regarde en rivaux. 6+6
         Bientôt sots protecteurs vont semer les alarmes ; 6+6
         Courent, volent partout ; partout lèvent les armes ; 6+6
305 Pour leurs chefs idiots criant, prêchant, plaidant ; 6+6
         Outrés contre un esprit sublime, indépendant, 6+6
         Qui sous leurs plats regards a refusé de naître ; 6+6
         Qu'eux-mêmes prôneraient s'il daignait les connaître, 6+6
         Mais qui, d'un juste orgueil armant son noble front, 6+6
310 De leur appui burlesque a rejeté l'affront. 6+6
         Ah ! je plains bien les arts quand un sot qui les aime 6+6
         Ose les protéger, les cultiver lui-même ; 6+6
         Et que pour ennemis ils ont de sots auteurs, 6+6
         Et de sots protecteurs et de sots amateurs ! 6+6
315 .............................................................................
         Sans doute j'aimerais, puisque tels sont leurs vœux, 6+6
         Que, de leurs beaux talents noblement amoureux, 6+6
         D'une main clairvoyante, aux poètes sublimes, 6+6
         Les grands sussent offrir des faveurs magnanimes. 6+6
320 J'aimerais mieux qu'en eux bornant tous leurs désirs, 6+6
         Trouvant en eux leur prix, leur gloire, leurs plaisirs, 6+6
         Les talents plus altiers n'eussent d'autre pene, 6+6
         Que de suivre à grands pas leur route commene, 6+6
         Sans jamais s'informer, mendiant leurs regards, 6+6
325 S'il est des grands au monde ou s'ils aiment les arts. 6+6
         Car, au moins, plût au ciel que des sots sans génie, 6+6
         Seuls, eussent fait des arts l'injuste ignominie ! 6+6
         Mais si de grands esprits, par des travers grossiers, 6+6
         Presque au niveau des sots s'abaissent les premiers ; 6+6
330 Si l'on voit des mortels longtemps simples, modestes, 6+6
         Étaler en un jour des changements funestes ; 6+6
         Chez un roi, chez un prince en un jour installés, 6+6
         Soudain ouvrir leurs cœurs si longtemps recélés ; 6+6
         Leur front, de ses bontés que leur génie encense, 6+6
335 Emprunter une abjecte et risible insolence ; 6+6
         Méconnaître, du sein de ces brillants tréteaux 6+6
         Où l'étalent aux yeux ses Mécènes nouveaux, 6+6
         Des amis dont jadis la tendresse empressée 6+6
         A consolé longtemps sa muse délaissée, 6+6
340 On peut juger très mal et de prose et de vers ; 6+6
         Mais l'honnête homme est juste, il voit tous ces travers : 6+6
         De tes décisions l'arrogant laconisme, 6+6
         Tes éclats ricaneurs, appuis d'un froid sophisme ; 6+6
         D'un silence affecté l'importante hauteur, 6+6
345 A quelque ouvrage lu par un confrère auteur ; 6+6
         Une froideur haineuse en tes regards écrite ; 6+6
         D'un éloge fardé la contrainte hypocrite. 6+6
         Et si, du moins, encor des juges délicats, 6+6
         En méprisant ton cœur dont tu fais peu de cas, 6+6
350 Admiraient, comme toi, tes talents, ton ouvrage, 6+6
         Tu souscrirais sans peine à cet heureux partage. 6+6
         Mais peu savent assez distinguer leurs mépris, 6+6
         Et n'y point avec toi confondre tes écrits ; 6+6
         Et ne point mesurer par toi, par ta faiblesse, 6+6
355 De tes productions la force et la noblesse. 6+6
         Peu savent en deux parts diviser l'écrivain : 6+6
         Grand et sublime auteur, homme petit et vain. 6+6
CHANT TROISIÈME
LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
         Il n'est que d'être roi pour être heureux au monde. 6+6
         Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde ! 6+6
360 Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi, 6+6
         M'as fait dans mon asile et mon maître et mon roi. 6+6
         Mon Louvre est sous le toit, sur ma tête il s'abaisse, 6+6
         De ses premiers regards l'orient le caresse. 6+6
         Lit, sièges, table y sont portant de toutes parts 6+6
365 Livres, dessins, crayons, confusément épars. 6+6
         Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense. 6+6
         Là, dans un calme pur, je médite en silence 6+6
         Ce qu'un jour je veux être ; et, seul à m'applaudir, 6+6
         Je sème la moisson que je veux recueillir. 6+6
370 Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines, 6+6
         Amasser le butin de mes courses lointaines : 6+6
         Soit qu'en un livre antique à loisir engagé, 6+6
         Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé ; 6+6
         Soit plutôt que, passant et vallons et rivières, 6+6
375 J'aie au loin parcouru les terres étrangères. 6+6
         D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. 6+6
         Tout m'enrichit et tout m'appelle ; et, chaque ciel 6+6
         M'offrant quelque dépouille utile et précieuse, 6+6
         Je remplis lentement ma ruche industrieuse. 6+6
380 Une pauvreté mâle est mon unique bien. 6+6
         Je ne suis rien, n'ai rien, n'attends rien, ne veux rien. 6+6
         Quel prince est libéral, et quel est méchant homme, 6+6
         Est un soin qui jamais ne troublera mon somme. 6+6
         Les éloges pompeux d'hyperbole échauffés ; 6+6
385 Les bâillements muets en silence étouffés ; 6+6
         L'orgueil distrait et morne et l'oblique satire 6+6
         A la louange amère, au perfide sourire ; 6+6
         L'ignorance capable au ton grave et prudent ; 6+6
         L'envie à l'œil pervers, qui, d'une noire dent, 6+6
390 Se mord, en écoutant, sa lèvre empoisonnée ; 6+6
         L'engment aux gros yeux, à la bouche étonnée ; 6+6
         Puis, bel esprit nouveau, cent beaux esprits soudain 6+6
         Vous tâteront le flanc, l'épigramme à la main. 6+6
         Je ne suis point armé ; je présente l'olive : 6+6
395 La paix, messieurs, la paix ; je crains et je m'esquive, 6+6
         Dès que sur un visage éclatent à mes yeux, 6+6
         D'un nez railleur et fin les plis malicieux. 6+6
Rien n'égale la morgue d'un homme revêtu de quelque
magistrature littéraire.
         Quoique souvent, hélas ! à ses tristes enfants, 6+6
         Il ait, comme Priam, survécu trop longtemps ; 6+6
400 Que ses yeux tout en pleurs aient, devers l'ombre noire, 6+6
         Vu passer dès longtemps le convoi de sa gloire ; 6+6
         Que, son obscuri le cachant aux affronts, 6+6
         Lui seul de ses écrits ait retenu les noms. 6+6
         .............................................................................
405 .............................................................................
         Loke, Hume, Shaft'sbury, ni Pope, ni Rousseau, 6+6
         Platon que pas à pas Cicéron accompagne, 6+6
         Le vertueux Charron, ni le sage Montagne, 6+6
         N'ont point connu d'Alcide assez grand, assez fort, 6+6
410 .............................................................................
         .............................................................................
         Car les auteurs fameux, d'envie inquiétés, 6+6
         Ne se livrent point tous à ce plaisant délire 6+6
         D'orgueil colère et franc dont l'excès nous fait rire. 6+6
415 Il en est, et plus d'un, qui, craignant les mépris, 6+6
         Met à nuire tout l'art qu'il met dans ses écrits ; 6+6
         S'observe, écoute, voit, jamais ne se déchaîne ; 6+6
         Ménage son honneur et satisfait sa haine ; 6+6
         Qui, de tout sot vénal industrieux ami, 6+6
420 Et de tout noble esprit souonneux ennemi, 6+6
         Jaloux de régner seul, tremblant pour sa couronne, 6+6
         Vrai sultan, ne veut point de frère auprès du trône ; 6+6
         Sous vos pas, en riant, sème un piège inconnu ; 6+6
         Tue et ne s'arme point, frappe sans être vu ; 6+6
425 Et, dans ses vils succès d'hypocrite vengeance, 6+6
         Vous plaint tout haut du mal qu'il vous fait en silence. 6+6
         .............................................................................
         .............................................................................
         Mais d'envie et de fiel si ses vers sont livides, 6+6
430 Mais s'il vend sans pudeur aux tyrans homicides, 6+6
         Lui, sa dignité d'homme, et le sort des humains, 6+6
         Son livre pour jamais est tombé de mes mains. 6+6
         D'un style ingénieux que sa fertile adresse 6+6
         Répande autour de lui la grâce enchanteresse, 6+6
435 Ce fleuve pur et clair décèle et trahit mieux 6+6
         Un fond noir de poisons qui repousse les yeux. 6+6
         .............................................................................
         .............................................................................
         .............................................................................
440 la raison à nos yeux ......................................................
         Montrant la vérité, mais comme dans un songe, 6+6
         Nous réveille asservis sous les nœuds du mensonge. 6+6
         Qu'elle nous laisse au moins, sans fiel et sans aigreur, 6+6
         Nous chatouiller en paix d'une flatteuse erreur, 6+6
445 Puisqu'en nous prescrivant ce que nous devons faire, 6+6
         Elle ne donne point, impuissante et sévère, 6+6
         La force d'obéir à ses pénibles lois. 6+6
         La folie a du bon. Dans Athène, autrefois, 6+6
         Certain fou, chaque jour, descendait au Pye ; 6+6
450 Nul vaisseau, dans le port, ne faisant son entrée, 6+6
         Qu'il ne s'en crût le maître ; et, rendant grâce aux cieux. 6+6
         Il allait, il courait. « Ah ! c'est toi ? Par les Dieux, 6+6
         Je n'espérais plus voir ta poupe couronnée. 6+6
         Quoi ! les blés en Égypte ont manqué cette année ? 6+6
455 Vins de Crète ? fort bien. C'est de l'argent comptant. 6+6
         Bon ! mes draps de Milet sont beaux. J'en suis content. 6+6
         Oh ! si l'on me reprend sur ces mers de Sicile !… 6+6
         Çà, je ne garde plus ce pilote inhabile. » 6+6
         Ses amis, effrayés d'un mal aussi nouveau, 6+6
460 Épuisent Anticyre à purger son cerveau. 6+6
         Plein enfin d'ellébore, et redevenu sage, 6+6
         Il pleure : « O mes amis ! vantez bien votre ouvrage, 6+6
         Dit-il, vous me tuez. Votre art empoisonneur 6+6
         Guérissant ma folie, a détruit mon bonheur. » 6+6
465 .............................................................................
         .............................................................................
         .............................................................................
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         Est-ce la main d'Achille ou celle de Thersite 6+6
470 Qui, du sage Centaure exerçant les leçons, 6+6
         D'Orphée aux Grecs oisifs fait entendre les sons ? 6+6
         Phœbus près d'Alexandre a respiré la guerre ; 6+6
         César peut négliger le sceptre de la terre, 6+6
         Au trône des talents sans crime il sera roi. 6+6
475 Aux Gaulois belliqueux les muses font la loi. 6+6
         Par l'espoir de leurs chants Athène est transportée. 6+6
         Sparte suit aux combats la lyre de Tyrtée. 6+6
         Eschyle, dans le sein de son docte repos, 6+6
         Entend frémir Bellone et le cri des héros, 6+6
480 Il part ; et quand Neptune a chassé .................
         Ces flots de bataillons que vomissait l'Euphrate, 6+6
         Toujours de gloire avide et d'honneur amoureux, 6+6
         Il vole, il offre aux Grecs, que rassemblent leurs jeux 6+6
         Sa jeune Melpomène éclatante de charmes. 6+6
485 Elle pleure ; on admire, et la Grèce est en larmes ; 6+6
         Et sur ce front blanchi sous les casques guerriers, 6+6
         De la docte victoire attache les lauriers. 6+6
         Les tyrans sont vainqueurs ; leur audace hautaine 6+6
         Va, sous des jougs de fer, accabler Mitylène : 6+6
490 Que fais-tu, fier Alcée ? Elle attend ton secours. 6+6
         Il a vu sa détresse ; il quitte ses amours, 6+6
         Ses muses et ses bois et ses fraîches naïades ; 6+6
         Son bras secoue au loin le thyrse des Ménades ; 6+6
         Le bouclier, l'épée, et la lance et le dard, 6+6
495 Éclatent dans ses mains et servent d'étendard. 6+6
         Déjà tout est vaincu ; déjà la tyrannie 6+6
         Sous un glaive pieux meurt honteuse et punie. 6+6
         Tout trempé de sueurs et tout poudreux encor, 6+6
         Couvert de son armure, il prend sa lyre d'or : 6+6
500 Il dit ces fiers Titans, leurs fureurs orgueilleuses, 6+6
         Les meurtres, le carnage et les morts glorieuses ; 6+6
         Aux citoyens tombés les justes cieux ouverts, 6+6
         Et l'ardent Phlégéton dévorant les pervers ; 6+6
         Et l'avenir fameux promis à la vaillance. 6+6
505 On se presse, on accourt. Tout Lesbos, en silence, 6+6
         Admire son génie égal à sa vertu, 6+6
         Et l'écoute chanter comme il a combattu. 6+6
Un jeune poète soi-disant.
         D'abord d'un pied timide il tente le chemin. 6+6
         Un petit cercle ami déjà lui tend la main. 6+6
510 Il badine, et l'on rit ; il disserte, il censure ; 6+6
         Son nom sous un quatrain brille dans le Mercure ; 6+6
         Dès lors il est poète, et comme tel cité, 6+6
         Et bientôt, comme tel, en tous lieux présenté. 6+6
         Il se vante, on le berne ; il se plaît à son rôle ; 6+6
515 Il se dit un grand homme, on en croit sa parole ; 6+6
         On protège sa pièce, on y bâille, on y dort ; 6+6
         On court à sa rencontre au moment qu'il en sort ; 6+6
         On l'embrasse. A souper retenu dès la veille, 6+6
         Ses couplets impromptus au dessert font merveille. 6+6
520 Tous, même avant qu'il parle, admirent chaque mot ; 6+6
         Et tous, eu l'admirant, savent qu'il n'est qu'un sot. 6+6
         D'un épais Turcaret la vanité stupide 6+6
         Au Phœbus affa vend un appui sordide, 6+6
         Digne et sot protecteur d'un plus sot protégé. 6+6
525 De là, plus d'un faquin en Mécène érigé ; 6+6
         Et tant de vils rimeurs, tant de fades grimaces ; 6+6
         Tant d'ineptes écrits, lettres, vers ou préfaces, 6+6
         Dégtant par leur style et par leurs lâchetés, 6+6
         Jusques aux plats Midas qui les ont achetés. 6+6
530 Ah ! ce manège obscur aux palmes poétiques 6+6
         Ne guida point les pas de nos maîtres antiques. 6+6
         .............................................................................
         .............................................................................
         Dans les bras d'Apollon leur naissance accueillie 6+6
535 Avait été trempée aux eaux de Castalie. 6+6
         Les abeilles d'Attique, épiant leur sommeil, 6+6
         Avaient, en flots de miel sur leur bouche docile, 6+6
         Fait couler une voix et suave et facile. 6+6
         .............................................................................
540 .............................................................................
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         Et d'un vol généreux se fiaient à leurs ailes. 6+6
         Ils ne furent point vus, clients ambitieux, 6+6
         Assiéger dès l'aurore un seuil impérieux, 6+6
545 Et des tristes fadeurs d'un hommage servile 6+6
         Fatiguer les dédains d'un satrape imbécile. 6+6
         Ils n'allèrent jamais chez un riche hébé 6+6
         Avilir des talents l'auguste dignité, 6+6
         Rendre une humble visite à sa table opulente, 6+6
550 Flatter de ses Laïs la bêtise insolente, 6+6
         Caresser ses discours d'un œil approbateur, 6+6
         Et vendre à ses bons mots un sourire menteur. 6+6
         Même à la cour des rois, peu soucieux du trône, 6+6
         Le vieillard de Téos de roses se couronne ; 6+6
555 Toujours amant, toujours des grâces entouré, 6+6
         Et de vin, et de joie, et d'amour enivré, 6+6
         Porte après le banquet, voluptueux Socrate, 6+6
         Un front riant et libre aux jeux de Polycrate. 6+6
         A Rome, il est trop vrai, de sublimes talents 6+6
560 Au second des Césars prodiguèrent l'encens ; 6+6
         Mais Auguste à leurs yeux fit oublier Octave. 6+6
         Tous furent ses amis, nul ne fut son esclave. 6+6
         Horace près de lui d'un emploi fructueux 6+6
         Sut refuser la pompe et le joug fastueux ; 6+6
565 Virgile sans regret, loin des palais du Tibre, 6+6
         Se choisit, près de Naple, une retraite libre. 6+6
         Beaux lieux ! que de ses feux encor dissimulés 6+6
         Le Vésuve en fureur n'avait point désolés ! 6+6
         Mais attachés aux grands par un lien crédule, 6+6
570 Combien tous deux, pourtant, sont loin de mon Tibulle ! 6+6
         Il ignore les cours ; l'amour et l'amitié 6+6
         De son cœur, de ses vers, occupent la moitié. 6+6
         Messala, Némésis et Néère, et Délie, 6+6
         Sont les rois, sont les dieux qui gouvernent sa vie. 6+6
575 Riche, il jouit sans faste, et non pour éblouir ; 6+6
         De la pauvreté même il sait encor jouir. 6+6
         Sans regretter cet or, ni ces vastes richesses, 6+6
         Ni de ces longs arpents les fécondes largesses, 6+6
         Auprès de son foyer la molle oisive 6+6
580 Endort dans les plaisirs sa douce pauvreté. 6+6
         Vrai sage, non, jamais tu n'as pu te résoudre 6+6
         D'aller au Capitole et d'adorer la foudre. 6+6
         Les césars, ni les dieux n'ont de foudre pour toi. 6+6
         Sur un lit amoureux, doux témoin de ta foi, 6+6
585 Tu te ris de l'orage et des vents en furie, 6+6
         Et presses sur ton sein le sein de ton amie. 6+6
         Seule, de ta carrière elle embellit le cours ; 6+6
         Son souvenir, loin d'elle, a soutenu tes jours ; 6+6
         Elle-même fila de sa main fortue 6+6
590 Cette trame si belle et sitôt termie ; 6+6
         Elle sut, quand la mort te frappait de ses traits, 6+6
         Sous d'amoureuses fleurs déguiser tes cyprès ; 6+6
         Ses baisers suspendaient ton âme chancelante, 6+6
         Et tu tenais sa main de ta main défaillante. 6+6
595 Hélas ! qu'ainsi ne puis-je obtenir du destin 6+6
         A cette douce vie une si douce fin ! 6+6
         Toi, que le Pinde admire, et que Sulmo vit naître 6+6
         Des leçons de Paphos et l'exemple et le maître, 6+6
         Quand aux glaces du Pont il éteint ton flambeau. 6+6
600 Oses-tu sur l'autel élever ton bourreau ? 6+6
         Tes muses à genoux vont t'avouer coupable ; 6+6
         Elles vont, caressant sa main inexorable, 6+6
         Trahir ton innocence, et ta gloire, et l'honneur. 6+6
         Ces Scythes qui t'aimaient, qui plaignaient ton malheur, 6+6
605 A recevoir son joug c'est toi qui les prépares. 6+6
         Ta lyre apprend les sons de leurs lyres barbares ; 6+6
         Et, d'un vers étranger au Parnasse romain, 6+6
         Consacre ta bassesse aux rives de l'Euxin ! 6+6
         Vois Gallus, de la cour comme toi la victime, 6+6
610 Préférer à l'opprobre une mort magnanime. 6+6
         Vois Catulle, de fiel abreuvant ses pinceaux, 6+6
         Défier de César la haine et les faisceaux. 6+6
         Plus qu'eux tous outragé, ton courroux dissimule. 6+6
         Tu peux contre un tyran armer le ridicule ; 6+6
615 Ou du fier Archiloque exhaler les fureurs, 6+6
         Et teindre de son sang tes ïambes vengeurs ; 6+6
         Non, sans pouvoir t'atteindre, il te glace de crainte. 6+6
         Tu le hais ; et ta haine est bornée à la plainte. 6+6
         Tu pleures, sans savoir, trop digne de ton sort, 6+6
620 Souffrir, ou te venger, ou te donner la mort !… 6+6
         Oui, te venger. Je sais que nul ne peut, sans crime, 6+6
         Braver les justes lois d'un pouvoir légitime ; 6+6
         Non ; mais il ne faut pas qu'un injuste oppresseur, 6+6
         Qu'éleva sous le dais le meurtre et la noirceur, 6+6
625 Puisse à son gré lancer ou l'exil ou les chaînes ; 6+6
         Du nom sacré des mœurs autoriser ses haines ; 6+6
         Flétrir la probité, les grâces, les talents ; 6+6
         D'un faible infortu proscrire les vieux ans ; 6+6
         Savourer ses douleurs, ses craintes, son silence, 6+6
630 Et se rire à loisir de sa lâche innocence. 6+6
         Qui que tu sois, mortel pour l'Olympe formé, 6+6
         Et d'un rayon plus pur en naissant animé, 6+6
         Souviens-toi qu'un cœur libre est l'ami de la gloire. 6+6
         La tache d'un opprobre obscurcit sa mémoire. 6+6
635 Aux pieds de la fortune et de ses fiers époux 6+6
         Avilir ses exploits, c'est les effacer tous. 6+6
         Respecte la vertu, les lois, le diadème ; 6+6
         Mais sache aussi toujours te respecter toi-même. 6+6
         Du vulgaire surtout dédaigne la faveur. 6+6
640 Il traite de folie une mâle vigueur. 6+6
         Hibou nocturne, il fuit l'aigle et son vol céleste ; 6+6
         Tant d'éclat l'importune ; il envie, il déteste, 6+6
         Et feint de mépriser de sublimes esprits, 6+6
         Dont il voit que lui-même excite les mépris. 6+6
645 Il adore des dieux dont leur fierté se joue ; 6+6
         Ils ont fui des écueils où toujours il échoue ; 6+6
         Il hait de son naufrage un grand homme sauvé, 6+6
         Trop au-dessus de lui par la gloire élevé. 6+6
         « Pourquoi, disait le chêne, à mon large feuillage 6+6
650 Imprimer de ta dent le lent et faible outrage ! 6+6
         Insecte ridicule. Eh ! dis-moi, songes-tu 6+6
         Que d'un souffle tu meurs, à mes pieds abattu ? 6+6
         — Oui, dit en écumant la chenille rampante, 6+6
         Oui ; mais à t'insulter ma haine se contente ; 6+6
655 Ta gloire me déplaît. Ton front impérieux 6+6
         Méprise ma bassesse, et mon œil envieux ; 6+6
         Et je voudrais pouvoir, à force de morsures, 6+6
         Venger de ce mépris les sanglantes injures. » 6+6
         Ce n'est pas que, souvent à l'éloge réduit, 6+6
660 Le peuple ne leur porte un hommage séduit. 6+6
         .............................................................................
         Le fourbe, l'imposteur, l'ambitieux, l'avare 6+6
         Quelquefois devient juste, et se plaît à vanter 6+6
         Cette même vertu qu'il prit soin d'éviter. 6+6
665 Il conte à sa famille, au banquet réunie, 6+6
         Des sages, des héros, et la mort et la vie ; 6+6
         Aristide, et son nom, et sa noble candeur ; 6+6
         Socrate, et la ciguë ; et, le vil délateur, 6+6
         Au nom de ces Romains, fiers de leur indigenc