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François Coppée
LE CAHIER ROUGE
1874
Aux amputés de la guerre
"Pour L'œuvre Des Amputés De La Guerre."
         A quoi pensez-vous, ô drapeaux 8
         De nos dernières citadelles, 8
         Vous qui comptez plus de corbeaux 8
         Dans notre ciel que d'hirondelles ? 8
5 A quoi penses-tu, laboureur, 8
         Qui, dans un sillon de charrue, 8
         Te détournes devant l'horreur 8
         D'une tête humaine apparue ? 8
         A quoi penses-tu, forgeron, 8
10 Quand ton marteau rive des chaînes ? 8
         A quoi penses-tu, bûcheron, 8
         En frappant au cœur les vieux chênes ? 8
         La nuit, quand le vent désolé 8
         Pousse au loin sa plainte éternelle, 8
15 Sur le rempart démantelé, 8
         A quoi penses-tu, sentinelle ? 8
         Et, sur vos gradins réguliers, 8
         Vous, chère et prochaine espérance, 8
         A quoi pensez-vous, écoliers, 8
20 Devant cette carte de France ? 8
         — Car, hélas ! je sens que l'oubli 8
         A suivi la paix revenue, 8
         Que notre rancune a faibli, 8
         Que la colère diminue. 8
25 Prenons-y garde… Les drapeaux 8
         Se fanent, roulés sur la hampe ; 8
         Et ce n'est pas dans le repos 8
         Qu'une bonne haine se trempe. 8
         Le serment contre ces maudits, 8
30 Il faut pourtant qu'il s'accomplisse ; 8
         Et déjà des cœurs attiédis 8
         La nature se fait complice. 8
         Le printemps ne se souvient pas 8
         Du deuil ni de l'affront suprême ; 8
35 Et sur la trace de leurs pas 8
         Les fleurs ont repoussé quand même. 8
         Le pampre grimpant rajeunit 8
         La ruine qui croule et tombe, 8
         Et la fauvette fait son nid 8
40 Dans le trou creusé par la bombe. 8
         La haine est comme les remords : 8
         Avec le temps elle nous quitte, 8
         Et sur les tombeaux de nos morts 8
         L'herbe est trop haute et croît trop vite ! 8
45 Mais vous êtes là, vous du moins, 8
         Pour nous rafraîchir la mémoire, 8
         O blessés, glorieux témoins 8
         De leur effroyable victoire. 8
         Défendez-nous, vous le pouvez, 8
50 Des molles langueurs corruptrices ; 8
         Car les désastres éprouvés 8
         Sont écrits dans vos cicatrices. 8
         Amputés, ô tronçons humains, 8
         Racontez-nous votre martyre, 8
55 Et de vos pauvres bras sans mains 8
         Apprenez-nous à mieux maudire ! 8
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