COP_3/COP64
François Coppée
LE CAHIER ROUGE
1874
Sur la terrasse
du Château de R…
         Devant le pur, devant le vaste ciel du soir, 12
         Où scintillaient déjà quelques étoiles pâles, 12
         Sur la terrasse, avec des fichus et des châles, 12
         Toute la compagnie avait voulu s'asseoir. 12
5 Devant nous l'étendue immense, froide et grise, 12
         D'une plaine, la nuit, à la fin de l'été. 12
         Puis un silence, un calme, une sérénité ; 12
         Pas un chant de grillon, pas un souffle de brise. 12
         Nos cigares étaient les seuls points lumineux ; 12
10 Les femmes avaient froid sous leurs manteaux de laine. 12
         Tous se taisaient, sentant que la parole humaine 12
         Romprait le charme pur qui pénétrait en eux. 12
         Près de moi, s'éloignant du groupe noir des femmes, 12
         La jeune fille était assise de profil, 12
15 Et, brillant du regret des anges .en exil, 12
         Son regard se levait vers le pays des âmes. 12
         Ses mains blanches, ses mains d'enfant sur ses genoux 12
         Se joignaient faiblement, presque avec lassitude, 12
         Et ses yeux exprimaient, comme son attitude, 12
20 Tout ce que la souffrance a de cher et de doux. 12
         Elle semblait frileuse en son lourd plaid d'Écosse, 12
         Et pourtant souriait, heureuse vaguement ; 12
         Mais ce sourire était si faible en ce moment 12
         Qu'il avait plutôt l'air d'une ride précoce. 12
25 Pourquoi donc ai-je alors rêvé de la saison 12
         Qui dépouille les bois sous la bise plus aigre, 12
         Et pourquoi ce sillon dans la joue un peu maigre 12
         M'a-t-il inquiété bien plus que de raison ? 12
         Je connais cette enfant ; elle n'est que débile. 12
30 Depuis le bel été passé dans ce château, 12
         Elle va mieux. C'est moi qui lui mets son manteau, 12
         — Lorsque le vent fraîchit, — d'une main malhabile. 12
         J'ai ma place auprès d'elle, à l'heure des repas ; 12
         Je la gronde parfois d'être à mes soins rebelle, 12
35 Et, tout en plaisantant, c'est moi qui lui rappelle 12
         Le cordial amer qu'elle ne prendrait pas. 12
         Elle ne peut nous être aussi vite ravie !… 12
         — Non, mais devant ce ciel calme et mystérieux, 12
         Avec ce doux reflet d'étoile dans les yeux, 12
40 Cette enfant m'a paru trop faible pour la vie ; 12
         Et, sans avoir pitié, je n'ai pas pu prévoir 12
         Tout ce qui doit changer en ride ce sourire 12
         Et flétrir dans les pleurs ce regard où se mire 12
         Le charme triste et pur de l'automne et du soir. 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie