COP_3/COP81
François Coppée
LE CAHIER ROUGE
1874
Désir dans le spleen
         Tout vit, tout aime ! et moi, triste et seul, je me dresse 12
         Ainsi qu'un arbre mort sur le ciel du printemps. 12
         Je ne peux plus aimer, moi qui n'ai que trente ans, 12
         Et je viens de quitter sans regret ma maîtresse. 12
5 Je suis comme un malade aux pensers assoupis 12
         Et qui, plein de l'ennui de sa chambre banale, 12
         N'a pour distraction stupide et machinale 12
         Que de compter des yeux les fleurs de son tapis. 12
         Je voudrais quelquefois que ma fin fût prochaine, 12
10 Et tous ces souvenirs, jadis délicieux, 12
         Je les repousse, ainsi qu'on détourne les yeux 12
         Du portrait d'un aïeul dont le regard vous gêne. 12
         Même du vieil amour qui m'a tant fait pleurer 12
         Plus de trace en ce cœur, blasé de toute chose, 12
15 Pas plus que n'a laissé de trace sur la rose 12
         L'ombre du papillon qui vient de l'effleurer. 12
         O figure voilée et vague en mes pensées, 12
         Rencontre de demain que je ne connais pas, 12
         Courtisane accoudée aux débris d'un repas 12
20 Ou jeune fille blanche aux paupières baissées, 12
         Oh ! parais ! Si tu peux encore électriser 12
         Ce misérable cœur sans désir et sans flamme, 12
         Me rendre l'infini dans un regard de femme 12
         Et toute la nature en fleur dans un baiser, 12
25 Viens ! Comme les marins d'un navire en détresse 12
         Jettent, pour vivre une heure, un trésor à la mer, 12
         Viens ! je te promets tout, âme et cœur, sang et chair, 12
         Tout, pour un seul instant de croyance ou d'ivresse ! 12
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