CRB_1/CRB77
Tristan Corbière
LES AMOURS JAUNES
1873
ARMOR
LA PASTORALE DE CONLIE
PAR UN MOBILISÉ DU MORBIHAN
Moral jeunes troupes excellent
OFF.
         Qui nous avait levés dans le Mois-noir — Novembre — 12
         Et parqués comme des troupeaux 8
         Pour laisser dans la boue, au Mois-plus-noir — Décembre — 12
         Des peaux de mouton et nos peaux ! 8
5 Qui nous a lâchés là : vides, sans espérance, 12
         Sans un levain de désespoir ! 8
         Nous entre-regardant, comme cherchant la France… 12
         Comiques, fesant peur à voir ! 8
         — Soldats tant qu'on voudra !… soldat est donc un être 12
10 Fait pour perdre le goût du pain ?… 8
         Nous allions mendier ; on nous envoyait paître : 12
         Et … nous paissions à la fin ! 8
         — S'il vous plaît : Quelque chose à mettre dans nos bouches ?… 12
         — Héros et bêtes à moitié ! — 8
15 … Ou quelque chose là : du cœur ou des cartouches : 12
         — On nous a laissé la pitié ! 8
         L'aumône : on nous la fit — Qu'elle leur soit rendue 12
         A ces bienheureux uhlans soûls ! 8
         Qui venaient nous jeter une balle perdue… 12
20 Et pour rire !… comme des sous. 8
         On eût dit un radeau de naufragés. — Misère — 12
         Nous crevions devant l'horizon. 8
         Nos yeux troubles restaient tendus vers une terre… 12
         Un cri nous montait : Trahison ! 8
25 — Trahison … c'est la guerre ! On trouve à qui l'on crie !… 12
         — Nous : pas besoin… — Pourquoi trahis ?… 8
         J'en ai vu parmi nous, sur la Terre-Patrie, 12
         Se mourir du mal-du-pays. 8
         — Oh, qu'elle s'en allait morne, la douce vie !… 12
30 Soupir qui sentait le remord 8
         De ne pouvoir serrer sur sa lèvre une hostie, 12
         Entre ses dents la mâle-mort !… 8
         — Un grand enfant nous vint, aidé par deux gendarmes, 12
         — Celui-là ne comprenait pas — 8
35 Tout barbouillé de vin, de sueur et de larmes, 12
         Avec un biniou sous son bras. 8
         Il s'assit dans la neige en disant : ça m'amuse 12
         De jouer mes airs ; laissez-moi. — 8
         Et, le surlendemain, avec sa cornemuse, 12
40 Nous l'avons enterré — Pourquoi !… 8
         Pourquoi ? dites-leur donc ! Vous du Quatre-Septembre ! 12
         A ces vingt mille croupissants !… 8
         Citoyens-décreteurs de victoires en chambre, 12
         Tyrans forains impuissants ! 8
45 — La parole est à vous — la parole est légère !… 12
         La Honte est fille … elle passa — 8
         Ceux dont les pieds verdis sortent à fleur-de-terre 12
         Se taisent… — Trop vert pour vous, ça ! 8
         — Ha ! Bordeaux, n'est-ce pas, c'est une riche ville… 12
50 Encore en France, n'est-ce pas ?… 8
         Elle avait chaud partout votre garde mobile, 12
         Sous les balcons marquant le pas : 8
         La résurrection de nos boutons de guêtres 12
         Est loin pour vous faire songer ; 8
55 Et, vos noms, je les vois collés partout, ô Maîtres !… 12
         — La honte ne sait plus ronger. — 8
         — Nos chefs … ils fesaient bien de se trouver malades ! 12
         Armés en faux-turcs-espagnols 8
         On en vit quelques-uns essayer des parades 12
60 Avec la troupe des Guignols. 8
         Le moral : excellent — Ces Rois avaient des reines. 12
         Parmi leurs sacs-de-nuit de cour… 8
         A la botte vernie il faut robes à traînes ; 12
         La vaillance est sœur de l'amour. 8
65 — Assez ! — Plus n'en fallait de fanfare guerrière 12
         A nous, brutes garde-moutons, 8
         Nous : ceux-là qui restaient simples, à leur manière, 12
         Soldats, catholiques, Bretons 8
         A ceux-là qui tombaient bayant à la bataille, 12
70 Ramas de vermine sans nom, 8
         Espérant le premier qui vint crier : Canaille ! 12
         Au canon, la chair à canon !… 8
         — Allons donc : l'abattoir ! — Bestiaux galeux qu'on rosse, 12
         On nous fournit aux Prussiens ; 8
75 Et, nous voyant rouler-plat sous les coups de crosse, 12
         Des Français aboyaient — Bons chiens ! 8
         Hallali ! ramenés ! — Les perdus … Dieu les compte, — 12
         Abreuvés de banals dédains ; 8
         Poussés, traînant au pied la savate et la honte, 12
80 Cracher sur nos foyers éteints ! 8
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         — Va : toi qui n'es pas bue, ô fosse de Conlie ! 12
         De nos jeunes sangs appauvris, 8
         Qu'en voyant regermer tes blés gras, on oublie 12
         Nos os qui végétaient pourris. 8
85 La chair plaquée après nos blouses en guenille 12
         — Fumier tout seul rassemblé… 8
         — Ne mangez pas ce pain, mères et jeunes filles ! 12
         L'ergot de mort est dans le blé. 8
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