CRB_1/CRB83
Tristan Corbière
LES AMOURS JAUNES
1873
GENS DE MER
LE NOVICE EN PARTANCE ET SENTIMENTAL
À la déçente des marins ches
Marijane serre à boire et à manger
couche à pieds et à cheval
DÉBIT.
         Le temps était si beau, la mer était si belle… 12
         Qu'on dirait qu'y en avait pas. 8
         Je promenais, un coup encore, ma Donzelle, 12
         A terre, tous deux, sous mon bras. 8
5 C'était donc, pour du coup, la dernière journée. 12
         Comme-ça : ça m'était égal… 8
         ça n'en était pas moins la suprême tournée 12
         Et j'étais sensitif pas mal. 8
         … Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d'elle 12
10 — Un mois de mouillage à passer — 8
         Et je la relâchais tout fraîchement fidèle… 12
         Et toujours à recommencer. 8
         Donc, quand la barque était à l'ancre, sans malice 12
         J'accostais, novice vainqueur, 8
15 Pour mouiller un pied d'ancre. Espérance propice !… 12
         Un pied d'ancre dans son cœur ! 8
         Elle donnait la main à manger mon décompte 12
         Et mes avances à manger. 8
         Car, pour un mathurin1 faraud, c'est une honte : 12
20 De ne pas rembarquer léger. 8
         J'emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage, 12
         Et ses adieux au long-cours. 8
         Et je lui rapportais des objets de sauvage, 12
         Que le douanier saisit toujours. 8
25 Je me l'imaginais pendant les traversées, 12
         Moi-même et naturellement. 8
         Je m'en imaginais d'autres aussi — sensées 12
         Elle — dans mon tempérament. 8
         Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle, 12
30 Bout-à-bout et par à peu-près : 8
         Moi je suis Jean-Marie et c'est Mary-Jane elle… 12
         Elle ni moi n'ons fait exprès. 8
         … Notre chien de métier est chose assez jolie 12
         Pour un leste et gueusard amant ; 8
35 Toujours pour démarrer on trouve l'embellie : 12
         — Un pleur… Et saille de l'avant ! 8
         Et hisse le grand foc ! — la loi me le commande. — 12
         Largue les garcettes1, sans gant ! 8
         Étarque à bloc ! — L'homme est libre et la mer est grande 12
40 La femme : un sillage !… Et bon vent ! — 8
         On a toujours, puisque c'est dans notre nature, 12
         — Coulant en douceur, comme tout — 8
         Filé son câble par le bout, sans fignolure 12
         Filé son câble par le bout ! 8
45 — File !… la passion n'est jamais défrisée. 12
         — Évente tout et pique au nord ! 8
         Borde la brigantine et porte à la risée !… 12
         — On prend sa capote et s'endort… 8
         — Et file le parfait amour ! à ma manière, 12
50 — Ce n'est pas la bonne : tant mieux ! 8
         C'est encor la meilleure et dernière et première… 12
         As pas peur d'échouer, mon vieux ! 8
         Ah ! la mer et l'amour ! — On sait — c'est variable… 12
         Aujourd'hui : zéphyrs et houris ! 8
55 Et demain … c'est un grain : Vente la peau du diable ! 12
         Debout au quart ! croche des ris !… 8
         — Nous fesons le bonheur d'un tas de malheureuses, 12
         Gabiers-volants de Cupidon !… 8
         Et la lame de l'ouest nous rince les pleureuses… 12
60 — Encore une ! et lave le pont ! 8
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         Comme ça moi je suis. Elle, c'était la rose 12
         D'amour, et du débit d'ici… 8
         Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose 12
         De triste. — C'est plus propre aussi. — 8
65 … Elle ne disait rien — Moi : pas plus. — Et sans doute, 12
         La chose aurait duré longtemps… 8
         Quand elle dit, d'un coup, au milieu de la route : 12
         — Ah Jésus ! comme il fait beau temps. — 8
         J'y pensais justement, et peut-être avant elle… 12
70 Comme avec un même cœur, quoi ! 8
         Donc, je dis à mon tour : — Oh ! oui, mademoiselle, 12
         Oui… Les vents hâlent le noroî 8
         — Ah ! pour où partez-vous ? — Ah ! pour notre voyage… 12
         — Des pays mauvais ? — Pas meilleurs… 8
75 — Pourquoi ? — Pour faire un tour, démoisir l'équipage… 12
         Pour quelque part, et pas ailleurs : 8
         New-York … Saint-Malo… — Que partout Dieu vous garde ! 12
         — Oh !… Le saint homme y peut s'asseoir ; 8
         ça n'est notre métier à nous, ça nous regarde : 12
80 Éveillatifs, l'œil au bossoir ! 8
         — Oh ! ne blasphémez pas ! Que la Vierge vous veille ! 12
         — Oui : que je vous rapporte encor 8
         Une bonne Vierge à la façon de Marseille : 12
         Pieds, mains, et tête et tout, en or ?… 8
85 — Votre navire est-il bon pour la mer lointaine ? 12
         — Ah ! pour ça, je ne sais pas trop, 8
         Mademoiselle ; c'est l'affaire au capitaine, 12
         Pas à vous, ni moi matelot. 8
         — Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême ? 12
90 — C'est un brick … pour son petit nom : 8
         Un espèce de nom de dieu … toujours le même, 12
         Ou de sa moitié : Junon 8
         — Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente… 12
         — Tiens bon, va ! la coque a deux bords… 8
95 On sait patiner ça ! comme on fait d'une amante… 12
         — Mais les mauvais maux ?… — Oh ! des sorts ! 8
         — Je tremble aussi que vous n'oubliiez mes tendresses 12
         Parmi vos reines de là-bas… 8
         — Beaux cadavres de femme : oui ! mais noirs et singesses. 12
100 Et puis : voyez, là, sur mon bras : 8
         C'est l'Hôtel de l'Hymen, dont deux cœurs en gargousse 12
         Tatoués à perpétuité ! 8
         Et la petite bonne-femme en frac de mousse : 12
         C'est vous, en portrait … pas flatté. 8
105 — Pour lors, c'est donc demain que vous quittez ?… — Peut-être. 12
         — Déjà !… — Peut-être après-demain. 8
         — Regardez en appareillant, vers ma fenêtre : 12
         On fera bonjour de la main. 8
         — C'est bon. Jusqu'au retour de n'importe où, m'amie… 12
110 Du Tropique ou Noukahiva. 8
         Tâchez d'être fidèle, et moi : sans avarie… 12
         Une autre fois mieux ! — Adieu-vat ! 8
1 Mathurin : Dumanet maritime
2 Garcettes : Bouts de cordes qui servent à serrer les voiles.
Brest-Recouvrance.
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie