CRB_1/CRB92
Tristan Corbière
LES AMOURS JAUNES
1873
GENS DE MER
À MON COTRE LE NÉGRIER
VENDU SUR L'AIR DE
« ADIEU, MON BEAU NAVIRE »
         Allons file, mon côtre ! 6
         Adieu mon Négrier. 6
         Va, file aux mains d'un autre 6
         Qui pourra te noyer… 6
5 Nous n'irons plus sur la vague lascive 10
         Nous gîter en fringuant ! 6
         Plus nous n'irons à la molle dérive 10
         Nous rouler en rêvant… 6
         — Adieu, rouleur de côtre, 6
10 Roule mon Négrier, 6
         Sous les pieds plats de l'autre 6
         Que tu pourras noyer. 6
         Va ! nous n'irons plus rouler notre bosse… 10
         Tu cascadais fourbu ; 6
15 Les coups de mer arrosaient notre noce, 10
         Dis : en avons-nous bu !… 6
         — Et va, noceur de côtre ! 6
         Noce, mon Négrier ! 6
         Que sur ton pont se vautre 6
20 Un noceur perruquier. 6
         … Et, tous les crins au vent, nos chaloupeuses ! 10
         Ces vierges à sabords ! 6
         Te patinant dans nos courses mousseuses !… 10
         Ah ! c'étaient les bons bords !… 6
25 — Va, pourfendeur de lames, 6
         Pourfendre, ô Négrier ! 6
         L'estomac à des dames 6
         Qui paîront leur loyer. 6
         … Et sur le dos rapide de la houle. 10
30 Sur le roc au dos dur, 6
         A toc de toile allait ta coque soûle… 10
         — Mais toujours d'un œil sûr ! — 6
         — Va te soûler, mon côtre : 6
         A crever ! Négrier. 6
35 Et montre bien à l'autre 6
         Qu'on savait louvoyer. 6
         … Il faisait beau quand nous mettions en panne, 10
         Vent-dedans vent-dessus ; 6
         Comme on pêchait !… Va : je suis dans la panne 10
40 Où l'on ne pêche plus. 6
         — La mer jolie est belle 6
         Et les brisans sont blancs… 6
         Penché, trempe ton aile 6
         Avec les goélands !… 6
45 Et cingle encor de ton fin mat-de-flèche, 10
         Le ciel qui court au loin. 6
         Va ! qu'en glissant, l'algue profonde lèche 10
         Ton ventre de marsouin ! 6
         — Va, sans moi, sans ton âme ; 6
50 Et saille de l'avant !… 6
         Plus ne battras ma flamme 6
         Qui chicanait le vent. 6
         Que la risée enfle encor ta Fortune* 10
         En bandant tes agrès ! 6
55 — Moi : plus d'agrès, de lest, ni de fortune… 10
         Ni de risée après ! 6
         … Va-t'en, humant la brume 6
         Sans moi, prendre le frais, 6
         Sur la vague de plume… 6
60 Va ! — Moi j'ai trop de frais. — 6
         Légère encor est pour toi la rafale 10
         Qui frisotte la mer ! 6
         Va… — Pour moi seul, rafale, la rafale 10
         Soulève un flot amer !… 6
65 — Dans ton âme de côtre, 6
         Pense à ton matelot 6
         Quand, d'un bord ou de l'autre, 6
         Remontera le flot… 6
         — Tu peux encor échouer ta carène 10
70 Sur l'humide varech ; 6
         Mais moi j'échoue aux côtes de la gêne, 10
         Faute de fond — à sec — 6
* Large voile de beau temps.
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie