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Tristan Derème
LA VERDURE DORÉE
1922
CLI
         Une pie noire et blanche en se posant sur un platane 14
         A fait dégringoler un flot de feuilles jaunes. 12
         C'est l'automne. Bourre de roses ta guitare 12
         Et médite en silence aux dernières nuits chaudes 12
5 Sur tes lauriers en fleurs qu'a brûlés le tonnerre, 12
         Et dans l'air tendre aux feuilles crois entendre 10
         Ces soupirs qu'éclaira par un autre septembre 12
         La topaze lunaire. 6
         Des mots. Des mots. Pourtant ta douleur est si simple… 12
10 Pourquoi ne pas pleurer comme un pauvre jeune homme ? 12
         Mais non ; chaque lanière qui te cingle 10
         Te fait jaillir du cœur une harangue trop sonore ; 14
         Et lyrique et debout dans les ruines et les roches 14
         Et défiant le sort, les étoiles et la nature, 14
15 Tu peuples de discours ta malheureuse solitude 14
         Et tu gardes tes pleurs pour verser des paroles. 12
         Tu déclames ; tu crois jouer un vaste rôle ; 12
         Mais qu'une feuille tombe au bois qui t'environne ; 12
         Que tu triomphes d'une robe ; 8
20 Que trop lourde de sucre et prise à la rafale 12
         Une abeille froisse son aile ; 8
         Qu'aux verts bambous de la tonnelle 8
         Un liseron se dénoue et se fane ; 10
         Que les lilas noircissent sous la neige ; 10
25 Qu'un chien se noie au tumulte des gaves 10
         Et que meure une ardeur que tu crus éternelle : 12
         Ce sont toutes choses égales. 8
         Les bleus martins-pêcheurs égratignaient le fleuve calme ; 14
         Tu sommeillais sous les noyers dont l'ombre est fraîche et noire 14
30 Et tu rêvais, loin du faux musc et du vacarme 12
         De la ville où régnaient la Matchiche et la Tonkinoise 14
         Et cette blanche ballerine 8
         Qui dansait nue avec un ara bleu sur la poitrine ; 14
         Sous les feuillages qui chantaient au vent d'automne, 12
35 Malgré ton désespoir dans l'herbe de la rive 12
         Tu n'avais pas ce cœur qui se lamente et qui s'étonne 14
         Et tu savais encor, sous tes larmes, sourire. 12
         Laisse tomber les feuilles jaunes des platanes 12
         Et tes espoirs pareils à des fusées 10
40 Qui montaient en brûlant au-dessus des plaines natale ; 14
         Demain il y aura de nouvelles rosées, 12
         Des feuillages nouveaux et des lèvres persuasives 14
         Et des amours que déjà tu désires 10
         Éclatant sur tes jours comme l'orage et les tonnerres, 14
45 Des tendresses que berce en caresse l'azur des îles, 14
         Et de plus en plus éternelles. 8
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