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Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
IDYLLES
LE RUISSEAU
         Le soleil brûlait la plaine, 7
         Les oiseaux étaient muets ; 7
         Le vent balançait à peine 7
         Les épis et les bluets ; 7
5 Quelques chèvres, dispersées 7
         Sur le penchant des coteaux, 7
         Broutaient aux jeunes ormeaux 7
         Les vignes entrelacées ; 7
         Les troupeaux, au fond des bois, 7
10 S’égaraient dans la bruyère ; 7
         Les chiens étaient sans colère, 7
         Les bergers étaient sans voix. 7
         On entendait le murmure 7
         D’un ruisseau vif et jaseur, 7
15 Qui livrait à l’aventure 7
         Le secret d’un jeune cœur. 7
         Sur les flots de son rivage 7
         Chloé, fuyant le soleil, 7
         Penchait sa brûlante image, 7
20 Belle comme un fruit vermeil. 7
         « À cette heure où mes compagnes 7
         Cherchent l’ombre à l’autre bord, 7
         Qu’au bruit vague des campagnes 7
         Tout s’engourdit et s’endort, 7
25 Sous ma guirlande nouvelle, 7
         Dites-moi, petit ruisseau, 7
         Me trouvez-vous aussi belle 7
         Que Daphnis me paraît beau ? 7
         En vain avec ma couronne 7
30 J’ai l’air aussi d’une fleur ; 7
         Tout l’éclat qu’elle me donne 7
         Ne fait pas battre mon cœur. 7
         Aux bergères de mon âge 7
         Je vois les mêmes appas ; 7
35 Elles dorment sous l’ombrage, 7
         Et je n’en soupire pas ! 7
         Sans Daphnis tout m’est contraire : 7
         Daphnis a donc plus d’attraits ? 7
         Et je sens qu’on ne peut plaire 7
40 Qu’en ayant les mêmes traits. 7
         « Ô Daphnis ! si la parure 7
         Me rendait belle à tes yeux, 7
         J’apprendrais, dans l’onde pure, 7
         À tresser mes longs cheveux. 7
45 J’irais supplier mon père 7
         De m’accorder, pour un jour, 7
         Le ruban qu’avait ma mère 7
         Quand il lui parla d’amour. 7
         Je cultiverais des roses, 7
50 Pour les cueillir avec toi. 7
         J’inventerais mille choses 7
         Pour t’attirer près de moi. 7
         Hélas ! ma triste espérance 7
         Néglige un frivole soin ; 7
55 Si j’avais ta ressemblance, 7
         Je n’en aurais pas besoin ! 7
         Tes yeux bleus ont une flamme 7
         Pareille aux astres tremblants, 7
         Leurs rayons pénètrent l’âme ; 7
60 Les miens sont noirs et brûlants. 7
         Sur ton front ta chevelure 7
         Forme un gracieux bandeau ; 7
         La mienne ombre ma ceinture, 7
         Quand je quitte mon chapeau. 7
65 Comme des feuilles dorées 7
         Se balancent sur les fleurs, 7
         Sous mille boucles cendrées 7
         Brillent tes vives couleurs. 7
         Le jeune orme est ton image, 7
70 Et (tout me parle aujourd’hui !) 7
         Au lierre il prête un ombrage : 7
         Je suis faible comme lui. 7
         Ô Daphnis !… » Et quelques larmes 7
         Tombèrent dans le ruisseau ; 7
75 Elles en troublèrent l’eau, 7
         Comme elles voilaient ses charmes. 7
         Dans le léger mouvement 7
         De cette glace agitée, 7
         Sur la surface argentée 7
80 Elle entrevit son amant. 7
         « Ô prodige ! cria-t-elle, 7
         Je vois l’ombre du pasteur, 7
         Et cette glace fidèle 7
         Réfléchit jusqu’à mon cœur. » 7
85 Du saule le doux feuillage 7
         Dans les airs se balança. 7
         Sur les pleurs de son visage 7
         Un souffle amoureux passa. 7
         L’enfant qui porte des ailes 7
90 Se sauvait d’un ciel de feu ; 7
         De brûlantes étincelles 7
         Aux champs annonçaient un dieu : 7
         On n’en sait pas davantage. 7
         Le dieu baissa son bandeau, 7
95 Couvrit le jour d’un nuage 7
         Et fit taire le ruisseau. 7
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