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Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
POÉSIES DIVERSES
FABLE
IMITÉE DU RUSSE
         D’une sourde blessureencor faible et malade, 6+6
         Sa liberté trahie,hélas ! son seul amour, 6+6
         Des bords désenchantésde sa belle Cyclade, 6+6
         À la sombre lueurd’une humide pléiade, 6+6
5 Un jeune Grec ailés’envolait sans retour. 6+6
         En vain il voit au ciels’assembler les nuages, 6+6
         Il emporte sa chne,il veut changer son sort, 6+6
         Et l’oiseau sans bonheur,qui ne craint plus la mort, 6+6
         Livre son aile au ventet sa vie aux orages. 6+6
10 Il s’essaie, il retombe,il dispart enfin. 6+6
         Un zéphyr le soulèveet le prend dans son sein, 6+6
         Sur un bord moins fatalle souffle et le dépose, 6+6
         Comme il fit de Psychédans un jour de terreur, 6+6
         Comme il fait de l’amour,d’un serment, d’une erreur, 6+6
15  Et comme il ferait d’une rose. 8
         Il est libre, il respire,il regarde les cieux. 6+6
         Mais quoi ? sauvé tout seulil est silencieux. 6+6
         Un fardeau pèse encorsur son aile blessée, 6+6
         Sa liberté naissanteen rougit offensée. 6+6
20 Un collier ! vainementil est d’ambre et d’or pur ; 6+6
         L’opale aux rayons blancs,la turquoise d’azur, 6+6
         Vainement de la chneont enrichi l’ouvrage : 6+6
          Toute chne sent l’esclavage ; 8
         Et d’un sérail doréles feux et l’appareil 6+6
25 Plaisent moins aux oiseauxqu’un rayon du soleil. 6+6
         On l’a vu. D’arbre en arbreun curieux ramage 6+6
         S’appelle, se répond,s’interroge à la fois : 6+6
          Toutes les voixne font plus qu’une voix ; 4+6
         Tous ont dit : « Qu’il est beau !quel collier ! quel plumage ! 6+6
30 Est-ce une fleur qui vole ?il en a les appas. » 6+6
         « Il est beau ! je veux voir », dit la jeune hirondelle ; 6+6
         Son époux doucementla punit d’un coup d’aile, 6+6
         En murmurant : « Couvez !les mères n’iront pas. » 6+6
         Un sansonnet hardi,perroquet sans parure, 6+6
35 Dit : « S’il est mélomane,il va me recevoir, 6+6
          « Il va m’entendre, il va me voir. 8
         « Du vif chardonneretje n’ai pas la figure ; 6+6
         « Mais je le sais par cœur ;je l’imite si bien ; 6+6
         « Que sa mtresse un soirprit mon chant pour le sien. 6+6
40 « On ne sait plus des deuxquel est l’écho fidèle : 6+6
         « Avec lui, l’autre jour,je chantais ; mon modèle, 6+6
         « Qui reprenait haleineet voulait respirer, 6+6
         « Se tut, croyant encors’entendre et s’admirer. » 6+6
         « Moi j’y cours, dit l’oiseauqui charme la souffrance : 6+6
45 « Le voyageur est triste,il faut chanter pour lui. 6+6
         « Si ma voix peut encoreéveiller l’espérance, 6+6
         « Ah ! je n’aurai jamaischanté mieux qu’aujourd’hui ! » 6+6
         Il vole, son cœur bat,son aile tremble, il chante, 6+6
         Plaint et fait tressaillirl’étranger qu’il enchante, 6+6
50 Le plonge en des pensersprofonds, délicieux, 6+6
         L’étonne, le ravit,l’égare dans les cieux. 6+6
         Par sa molle cadenceil attendrit son âme ; 6+6
         Puis, par un trait brillantqu’il prolonge à son tour, 6+6
         Il semble de l’espoirtracer l’errante flamme, 6+6
55 Et fait croire au bonheur,même en chantant l’amour ! 6+6
         Mais, Dieu ! de quelle ardeursa poitrine est remplie ! 6+6
         Que celte voix puissanteest encore ennoblie, 6+6
         Quels flots harmonieuxen doublent la beauté, 6+6
         Quand, par des sons plus purs,il peint la liberté ! 6+6
60 Il l’adore, il l’exprime,il en ressent l’ivresse. 6+6
         À sa joie on devine,on voit l’enchanteresse, 6+6
         Espoir, amante, amour,idole des humains, 6+6
         Charmante, comme au jour, déployant son aile, 6+6
         Dieu l’offrit à la terreen sortant de ses mains, 6+6
65 Dans le plus grand excèsde son amour pour elle. 6+6
         « Grâce ! dit le blessé,tu me ferais mourir, 6+6
         « Laisse-moi respirer,laisse-moi te conntre : 6+6
         « Tu n’es donc pas esclave ?Oh ! non, tu ne peux l’être, 6+6
          « Tu dois chanter libre ou périr, 8
70 « Ô mon ami… ! pardonneet rends-moi ce nom tendre ; 6+6
         « Celui qui fut esclaveest pressé de l’entendre ! 6+6
         « Pour épancher mon âmeen de si doux accents, 6+6
         « Trop de mélancoliea coulé dans mes sens. 6+6
         « À peine j’ai briséma coquille légère 6+6
75 « À peine pour volermon aile eut du ressort ; 6+6
         « J’ai senti, sous le poidsd’une force étrangère, 6+6
         « Qu’une grille et des fersavaient borné mon sort. 6+6
         « Vois ma chne, elle est belle ;eh bien ! ce don funeste, 6+6
          « Je n’en veux plus, je le déteste. 8
80 « Imposé par un mtre,il a dû m’opprimer ; 6+6
         « Offert par un ami,toi, tu pourras l’aimer ; 6+6
         « Prends-le, j’ai trop portéce bien que l’on m’envie ; 6+6
         « Il dut orner ma mort,qu’il brille sur ta vie. 6+6
         « Mais cet art qui console,et que j’admire en toi, 6+6
85 « Cette lyre cachée,ami, donne-la moi ! » 6+6
         « Ta bonté me séduit,dit la Muse emplumée. 6+6
         « Dieu versa dans mon seincette flamme animée, 6+6
         « Je chante, j’obéis,je ne sais rien de plus. 6+6
         « Ne perdons pas nos biensen efforts superflus ; 6+6
90 « Ton collier ferait honteà mon simple plumage, 6+6
         « Et jamais les oiseauxne vendent leur ramage. 6+6
         « Toi, que l’on dit si beau,quand le jour brillera, 6+6
         « Ton règne va rentreet le mien s’éteindra ; 6+6
         « La lune est de mes chantsla seule confidente ; 6+6
95 « J’aime à suivre des yeuxson pâle et doux flambeau ; 6+6
         « Il suffit aux amours,à la paix, au tombeau ; 6+6
         « Et l’on ne m’entend pas,d’une voix imprudente, 6+6
         « Défier au grand jourl’envie et les flatteurs ; 6+6
         « Dès qu’ils dorment ; je veilleen ces bois enchanteurs ; 6+6
100 « Dans l’onde, par le feudes étoiles blanchie, 6+6
         « Mon image un peu sombreest assez réfléchie ; 6+6
         « Une gloire me suit,sans orgueil, sans effroi ; 6+6
          « Mais délicieuse et cachée 8
          « De l’ambition détachée 8
105  « Elle est entre le ciel et moi ! » 8
         « Bon, dit le sansonnet,la chne m’est acquise. 6+6
         « Qu’on fait bien d’écouterau lieu d’aller dormir ! 6+6
         « Pour les imiter tousma méthode est exquise ; 6+6
         « Le rossignol gémit ;eh bien ! je vais gémir ; 6+6
110 « Il cadence à merveille,on verra ma cadence. 6+6
         « J’ai son secret ; demainj’en ferai confidence 6+6
         « À ce jeune rêveurqu’afflige sa beauté ; 6+6
         « Je me fais rossignol,le prix est remporté. » 6+6
         Préludant sa victoire,au lever de l’aurore, 6+6
115 Il éveille l’écho,qui se taisait encore, 6+6
         Au Grec, en triomphant,il porte ses leçons, 6+6
         Et veut du rossignollui traduire les sons ; 6+6
         Mais il brise, il détruit,il corrompt l’harmonie, 6+6
         En croyant imiterles écarts du génie. 6+6
120 Sa plume se hérisse,il s’enroue ; à ses cris 6+6
         Les Zéphyrs sous les fleursse retirent surpris ; 6+6
         Il semble condamné,par un firman suprême, 6+6
          À s’étrangler lui-même. 6
         Les oiseaux en désordre,à ces accents affreux, 6+6
125 Volent, quittent leurs nids,se rassemblent entre eux, 6+6
         Croyant que des hibousont subi la lumière, 6+6
         Que la railleuse auroreinonde leur paupière 6+6
         De ses rayons charmants,pour eux seuls odieux, 6+6
         Et qu’ils vont se vengerd’avoir ouvert les yeux. 6+6
130 On reconnt l’erreur,on rit. Le faux Linée 6+6
         Dit : « Le prix est à moi,la leçon est donnée. » 6+6
         « M’oses-tu bien parler,vain et stupide oiseau, 6+6
         « Répond le Grec ; va-t’enMais non, je fuis moi-même ; 6+6
         « Je suis sourd, je suis mort :par ton orgueil extrême, 6+6
135 « Tu m’as fait regretterles Turcs et mon réseau. » 6+6
         Tout s’envole, et la Museavait fui la première. 6+6
         Sous un palais de feuilleelle attend son ami : 6+6
         Il la trouve cachéeau fond de la bruyère. 6+6
         Alors, et d’une voixqu’il entend à demi : 6+6
140 « De colliers et d’encens,vois comme ils sont avides ! 6+6
         « Loin de nos sansonnets,loin des sultans perfides, 6+6
         « Quand la nuit répandrases flots assoupissants, 6+6
         « Viens ! je te calmeraipar mes plus doux accents. 6+6
         « Qui veut garder une âmeà la fois libre et tendre, 6+6
145 « Ne la révèle pasà qui ne peut l’entendre : 6+6
         « Cachons-nous dans l’espoir.Un jour, jour fortuné ! 6+6
         « Un jour te verra libre tu fus enchné ; 6+6
         « Car la fille des cieux,la Liberté féconde, 6+6
         « En versant ses bienfaits,fera le tour du monde ; 6+6
150 « Et quand le monde en paixn’aura plus d’autre amour, 6+6
         « Alors je chanteraimon idole au grand jour. » 6+6
mètre profils métriques : 8, 6+6
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