DES_1/DES149
Marceline Desbordes-Valmore
POÉSIES
1830
POÉSIES INÉDITES MÉLANGES
LA PREMIÈRE HEURE DE L’ANNÉE
         Minuit ! l’année expire ; | et l’année est éclose. 6+6
         Une reine nouvelle | entre dans l’univers : 6+6
         Reine enfant, dans ses mains | que de hochets divers, 6+6
         Que son sceptre est léger | sur l’enfant qui repose ! 6+6
5 Je voudrais l’être encor | pour te voir plus longtemps, 6+6
         Pour sentir ton berceau | près de ma frêle vie, 6+6
         Pour enchner ma trame | à tes premiers instants, 6+6
         Pour être de toi seul | et charmée et suivie ! 6+6
         Au doux frémissement | dont l’air est agité, 6+6
10 Aux ardentes lueurs | que la lampe a jeté, 6+6
         On dirait que le ciel | entr’ouvre ma demeure ; 6+6
         La jeune Année y tinte ; | et, d’un vœu tourmenté, 6+6
         Tu reviens avec moi | gter sa première heure ! 6+6
         D’une aile palpitante | elle étend les ressorts ; 6+6
15 Ses jours, déjà comptés, | couvent sous sa ceinture. 6+6
         Qu’ils soient riches de fleurs, | nos faciles trésors, 6+6
         Nos parfums, seul encens | dont j’aime la culture ! 6+6
         Après tant de contrainte, | ô toi qui m’es rendu, 6+6
         Dans le désordre heureux | de la foule écoulée, 6+6
20 Que ta ruse est charmante ! | et que j’en suis troublée ! 6+6
         Minuit nous frappe ensemble, | et je n’ai rien perdu ! 6+6
         J’enlace dans tes bras | à la fois deux années ; 6+6
         Une chne de plus | serre nos destinées. 6+6
         Quel bonheur ! je la vois | ntre dans ton regard. 6+6
25 En l’écoutant venir | tes vœux m’ont embrasée ; 6+6
         J’ai salué du cœur | ta rêveuse pensée, 6+6
         Et la force me manque | à te dire : Il est tard ! 6+6
         Il n’est pas tard : Minuit ! | Le timbre vibre encore ; 6+6
         Écoute : c’est l’adieu | d’un si doux souvenir ! 6+6
30 Écoute : c’est l’espoir | d’un si doux avenir ! 6+6
         Du temps pour les cœurs purs | que la voix est sonore ! 6+6
         Comme il est plein d’amour | en passant près de toi ! 6+6
         Il compte nos soupirs… | Entends-tu comme moi ? 6+6
         Ce qu’il t’a révélé | voudras-tu me l’apprendre ? 6+6
35 Oui, viens ! d’autres que toi | ne me font rien comprendre. 6+6
         On croit mes jours troublés | d’un triste égarement, 6+6
         Et tu les as comblés | d’espérance et de joie. 6+6
         Mais, pour oser répandre | un si cher sentiment, 6+6
         Il faut que je te parle, | il faut que je te voie. 6+6
40 Dans tes bras je sais tout ; | et demain tu viendras ; 6+6
         Laisse-moi donc ce soir | me sauver de tes bras. 6+6
         Quand je t’attends, demain, | c’est le nom de la vie ; 6+6
         C’est le ciel sans mourir, | et tu réponds : Demain ! 6+6
         Tes yeux parlent sur moi, | ta main est dans ma main ; 6+6
45 Ne promets rien de plus | à mon âme ravie. 6+6
         Que demander ? J’existe | et j’aime ! Ah ! sans remord 6+6
         Reprends… si tu le peux, | ton âme trop charmée : 6+6
         Que faire d’un serment | quand on se sent aimée ? 6+6
         Quand on cesse de l’être, | empêche-t-il la mort ? 6+6
50 Du feu de tes baisers | ne sèche pas mes larmes. 6+6
         Je te la dois cette heure | nous vivons tout bas : 6+6
         Je ne donnerais pas | ses furtives alarmes 6+6
         Pour l’éternité même | tu ne seras pas. 6+6
         Ne promets rien de plus ; | forte est la destinée ! 6+6
55 Va chercher le repos, | il n’est pas en ce lieu. 6+6
         Va ! nous n’arrêtons pas | la diligente année 6+6
         Par nos semblants d’adieux | qui prolongent l’adieu. 6+6
         Aime-la ! que demain | sa couronne éphémère 6+6
         Touche tes yeux fermés | sous son premier sommeil ! 6+6
60 Qu’elle apporte à ton cœur, | dans le plus frais réveil, 6+6
         Un souvenir d’enfance, | un baiser de ta mère ! 6+6
         Ta mère ! et puis ta gloire, | et puis… pas un regret. 6+6
         Moi, si je n’ai plus d’heure | à cette heure pareille, 6+6
         Que son doux souvenir, | penché vers mon oreille, 6+6
65 Jusqu’à mon dernier jour | m’en reparle en secret ! 6+6
         Me voilà seule : il marche | au pied de ma croisée. 6+6
         Comme un flambeau, sur lui, | la lune s’est posée ; 6+6
         Elle éclaire ses pas | qu’il poursuit lentement. 6+6
         Les bras tendus vers moi, | j’ai vu glisser son ombre. 6+6
70 Quelle nuit ! l’amour même | enchante l’hiver sombre, 6+6
         Et l’heure qui s’oublie | escorte mon amant. 6+6
         Jeune Année ! aujourd’hui, | ne lui dis rien d’austère ; 6+6
         Flatte-le de ma vie : | il craint la mort pour moi. 6+6
         Dis que pas un roseau | ne tombera sous toi ; 6+6
75 Promets-lui… tous les biens | qu’il souhaite à la terre ; 6+6
         Dis qu’un timbre éclatant, | sur notre âge arrêté, 6+6
         Frappera dans ton cours | son âme généreuse ; 6+6
         Dis que ton sein fécond, | pour sa jeunesse heureuse, 6+6
         Enfantera la liberté ! 8
80 Je suis seuleet c’est Dieu | qui juge la prière ! 6+6
         L’ingrat ! il n’a pensé | qu’à moi seule, aujourd’hui ! 6+6
         Dieu ! je voudrais vers vous | remonter la première, 6+6
         Pour vous la demander, | et l’envoyer vers lui ! 6+6
mètre profil métrique : 6+6
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie